Revue Sources

Au début du mois d’août 2016, la Suisse avait déjà consommé sa part annuelle de ressources de la planète. Ces calculs, très théoriques, nous interpellent sur deux points.

Premièrement, ce que nous consommons à partir du mois d’août est un plus qui ne vient pas de nulle part, mais qui est la part des autres, celle de ceux qui viendront après nous, mais aussi celle de ceux qui vivent actuellement dans des lieux moins favorisés. Nos résidences secondaires face à ceux qui vivent entassés dans un bidonville de Manille, nos deux voitures par ménage face aux enfants qui transportent de lourds récipients d’eau le long des routes d’Afrique, notre indécent gaspillage alimentaire face à ceux qui doivent passer toute leur journée à la recherche angoissée du minimum pour nourrir leur famille.

Voilà de quoi nous faire sérieusement réfléchir, nous qui sommes assis sur des richesses que, quoi qu’en dise une certaine fierté nationale, nous n’avons en rien méritées. Notre travail n’a pas été plus acharné que celui fourni par d’autres humains et notre intelligence n’es pas supérieure à la leur. C’est donc chez nous, qui surconsommons, que doit surgir une remise en question de nos comportements. Tant il serait indécent d’aller demander une réflexion sur la sobriété à ceux qui aujourd’hui meurent de faim.

Le tapis roulant

La deuxième interpellation tient au pourquoi de la boulimie qui nous anime.

« Il est une nécessité plus urgente pour notre salut, celle de déconnecter les faux liens entre l’argent, les objets consommables et le bonheur. »

Les économistes ont redécouvert, après les auteurs spirituels, un intéressant mécanisme qui guide notre consommation: l’insatiabilité, qu’ils nomment pour faire sérieux, le treadmill effect ou effet tapis roulant, qu’on illustrera de la manière suivante: si vous devez marcher pour aller à votre travail, vous pensez que le bonheur serait de posséder un vélo.

Effectivement vous êtes heureux quand vous l’avez, mais vous êtes comme sur un tapis roulant tournant en sens inverse de votre marche. Si vous vous arrêtez, vous êtes entraînés en arrière. Progressivement, votre plaisir faiblit et vous revenez à votre état d’insatisfaction antérieure. Vous vous dites alors que vous seriez heureux si, à la place du vélo, vous aviez un scooter etc. etc..

Saint Bernard de Clairvaux connaissait déjà ce mécanisme de fuite en avant qui cherche à combler le désir par des objets matériels. Dans son Traité de l’amour de Dieu, il l’appelle «la marche en rond des impies» parce que ceux-ci surconsomment «dans l’épuisement d’une peine perdue». L’image décrit parfaitement l’épuisement du consommateur voué par la malédiction du tapis roulant à être à jamais insatisfait. Bernard, on s’en doute, a une solution à proposer. Plutôt que l’épuisement, l’achèvement. Autrement dit, l’épanouissement, la tranquillité, la paix qui se trouvent en Dieu. Il ne s’agit pas de renier les créatures, mais de désirer d’abord leur Créateur. Par analogie, il ne s’agit pas de désirer une belle voiture, mais désirer la beauté en tant que telle. Elle pourra, pourquoi pas, transparaître dans une voiture, mais encore à d’autres endroits que nous oublions d’explorer.

L’hôtellerie du monastère

Si nous réussissons à déconnecter le lien désir-objets, c’est comme si nous arrêtions le tapis roulant. Nous cesserions de penser que le bonheur est dans la captation accumulatrice et envieuse et nous le trouverions dans le petit, l’insignifiant. Qui n’a pas fait l’expérience dans une hôtellerie de monastère du goût que peut prendre un verre d’eau ou une tranche de pain, du prix du silence, bref d’un bonheur qui peut se trouver aussi dans le moins.

Perversion de la monétarisation

De plus, la perversion de la monétarisation focalise le désir sur un seul objet: l’argent. Ce qui nous comble ce n’est plus une belle maison, des repas savoureux, des vacances avec des amis, mais l’argent.

La simplicité ouvre le regard que la richesse ferme.

L’exemple le plus frappant est celui du patron de Nestlé Peter Brabeck (dont la fortune personnelle avoisine les 200 millions de francs). Il y a quelques années (il a un peu nuancé sa position depuis), Brabeck refusait la notion de «droit à l’eau» et proposait de considérer celle-ci comme une marchandise, négociable comme une autre. On lui opposera la promesse de Dieu de donner à boire et à manger «même à celui qui n’a pas d’argent» (Is 55,1). S’approprier les biens de la terre pour les revendre, c’est oublier leur origine. C’est sortir du rapport de don-réception que les «gens simples» conservaient encore dans nos campagnes, hors des bureaux des multinationales.

Désirer ce qui n’est pas monnayable

Il nous faut impérativement modifier nos habitudes de consommation si nous ne voulons pas que notre planète courre à la catastrophe. Cela, nous le savons, passe par un arrêt de ce que nous appelons la croissance, qui n’est en fait qu’une croissance de la production et de la circulation des objets que nous nous sommes le plus souvent indûment appropriés.

Il est une nécessité plus urgente pour notre salut, celle de déconnecter les faux liens entre l’argent, les objets consommables et le bonheur. Une révolution mentale qui n’est facile pour personne. Qui accepterait la baisse d’un salaire confortable sous prétexte qu’il peut s’offrir tout ce dont il a besoin ou envie? Qui est d’accord de faire durablement l’expérience de la simplicité en se passant de voiture, en délaissant les gadgets électroniques auxquels nous nous sommes livrés pieds et poings liés? Qui après avoir satisfait ses besoins de base se pose la question de savoir ce qui pourrait vraiment le combler? Il découvrirait alors des biens non monnayables comme l’amitié, la communion, la paix, l’harmonie.

Piqûres de rappel

Le Christ nous donne l’exemple d’un renoncement au pouvoir, au dépouillement radical dans le but de nous rejoindre (Ph 2, 5-8). Saint Paul nous encourage à en faire le modèle des interactions entre nous (Ph 2,4). Je pense qu’on peut étendre ce modèle. Renoncer à notre pouvoir de produire, de consommer, d’accumuler, pour vivre la communauté entre nous et avec Celui qui nous enrichit. Les premiers chrétiens l’ont vécu; d’autres les ont suivis. Constamment, au cours de l’histoire de l’Eglise, il y eut des personnes qui, à l’instar des premiers moines ou de François d’Assise, ont poussé cet appel au dépouillement jusque dans ses retranchements les plus abrupts. Ils étaient pour le reste du corps ecclésial comme des piqûres de rappel quand les liens pervers, dénoncés plus haut, devenaient trop prenants.

Peut-être avons-nous, à notre époque, besoin de figures interpellantes de ce type. Peut-être sont-elles déjà là et nous ne savons pas les voir. La sobriété n’est pas envieuse et la simplicité ouvre le regard que la richesse ferme.


Thierry Collaud, médecin et théolgien, est professeur d’éthique à la Faculté de Théologie de l’Université de Fribourg.

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