Revue Sources

Jean-Baptiste Lipp s’est marié en 1987 avec Dominique Lehner, pianiste de confession catholique, qui lui donnera trois enfants. La même année, il recevait la consécration pastorale à Lausanne et prenait son premier poste à la paroisse réformée de Fribourg … jusqu’en 2004, année du déménagement de la famille à la cure de Belmont-sur-Lausanne. En marge de son ministère en paroisse, le pasteur Lipp découvre, avec son épouse, le mouvement des Foyers Mixtes, et s’y engage, notamment à l’école du Père René Beaupère du Centre Saint-Irénée de Lyon.

A la suite du 2ème Rassemblement mondial des Familles interconfessionnelles à Rome en 2003, dont il a été l’un des animateurs, il est appelé à devenir l’aumônier protestant de l’AFI-CH (Association des Foyers Interconfessionnels de Suisse).

Et voici qu’en fin d’année 2016, Jean-Baptiste Lipp nous fait savoir que l’Association de Familles Interconfessionnelles dont il est co-fondateur et aumônier protestant envisage sa disparition. Nos Eglises, constate-t-il avec une certaine amertume, n’ont plus aucun intérêt sur la question et les couples non plus…

Sur sa proposition, nous nous proposons de reprendre ce qu’il a rédigé en 2013 pour la revue Itinéraires, sous forme de thèses et antithèses, laissant encore ouvertes des réponses pour l’heure inaudibles.


Lépreux oubliés!

Avril 2008. Le Comité de l’Association des Familles Interconfessionnelles de Suisse a franchement l’impression de «pédaler dans le yoghourt», après quatre années d’existence. Il devient urgent … de s’arrêter! Retraite du Comité au Monastère œcuménique de Bose. Frère Guido nous encourage à persévérer dans un esprit de non rentabilité… Je joue les prolongations de cette retraite de couples, en passant une semaine de retraite individuelle au Monastère de la Maigrauge. Ce d’autant qu’un Conseiller synodal de mon Eglise m’a interpellé, en ces termes, sur l’affaire des foyers mixtes: «Explique-moi ce dossier? N’est-ce pas trop tard? N’a-t-on pas manqué quelque chose dans nos Eglises?

Je rédige, en dix points, les raisons de tout arrêter en matière de pastorale et de mouvement des foyers mixtes. Un inventaire et un argumentaire de deux pages! C’est comme une croix faite sur un idéal. Puis je riposte, point par point, et trouve, dix raisons de continuer. Quatre pages. Je partage le résultat de mon bilan avec mon Comité de l’AFI-CH, mon Conseiller synodal et quelques oecuménistes. On ne me donnera pas pour autant un mandat officiel pour creuser ou défendre le dossier… Une collègue aura cette jolie formule pour éclairer le silence institutionnel autour des foyers mixtes: «L’œcuménisme et l’interreligieux, c’est un peu comme la lèpre et le sida. Depuis qu’il y a la nouveauté des défis autour du sida, on oublie ceux de la lèpre…» Les foyers mixtes seraient-ils donc ces lépreux oubliés, à l’ombre des couples interreligieux? Extraits choisis et retravaillés de quelques thèses et antithèses.

La reconnaissance mutuelle du baptême

Thèse

Les Eglises catholique et protestantes de Suisse peuvent considérer qu’elles ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour faciliter les choix et la vie des foyers mixtes. Et c’est en effet énorme: reconnaissance mutuelle du baptême (1973), assouplissement du Droit canon qui demande au conjoint catholique de faire tout son possible pour que les enfants soient baptisés et éduqués dans l’Eglise catholique. Dans la bonne tradition helvétique de la paix confessionnelle, les Eglises contribuent à une certaine «paix des ménages» pour les mariages mixtes. Mais elles cherchent également à garantir la paix de leurs ménages à elles, en enjoignant les foyers mixtes d’insérer leurs enfants dans une seule confession (1987)*.

Antithèse

En ces temps d’oubli des acquis œcuméniques et de retours identitaires – et ce malgré le «supermarché du religieux» où chacun se recompose son itinéraire spirituel – il n’est pas certain du tout que les couples mixtes soient dûment informés, par leur prêtre et/ou leur pasteur, de la reconnaissance mutuelle du baptême! Pas davantage de l’adaptation du Droit canon en Suisse! Il n’est pas impossible que la mixité confessionnelle soit même l’une des causes d’abandon du projet de baptiser et d’éduquer dans la foi chrétienne: «C’est notre enfant qui choisira!». Il vaut donc la peine de revisiter le potentiel œcuménique de la reconnaissance mutuelle du baptême. Ce que la Fédération des Eglises Protestantes de Suisse et la Conférence des Evêques Suisses ont récemment décidé de faire au sein de leur Commission de dialogue. Il s’agira non seulement de faire sortir cet accord d’un certain oubli, mais encore d’en dégager de possibles extensions: si le baptême est vraiment reconnu d’une Eglise à l’autre, que reste-t-il à reconnaître, par exemple dans les domaines de l’Eucharistie ou des Ministères? Les couples mixtes peuvent-ils officiellement communier ensemblesans transgresser ?

D’une Eglise à l’autre

Thèse

La pastorale auprès des foyers mixtes devrait, aux yeux des Eglises, se limiter à l’accompagnement temporaire de couples aux prises avec une décision ponctuelle. Pour des raisons ecclésiologiques, la meilleure nouvelle qui soit, pour les institutions, c’est qu’un couple finisse par se décider pour une seule Eglise. Pour des raisons pratiques, ayant de plus en plus de travail sur le terrain et de moins en moins de forces pour l’accomplir, les Eglises n’ont plus de temps à perdre en déléguant des prêtres et des pasteurs dans le suivi de gens qui voudraient cultiver une quelconque double appartenance ou explorer des voies non prévues. Les priorités des Eglises sont ailleurs. Celles des couples mixtes aussi, pour qui la question œcuménique est trop complexe ou alors non pertinente.

Antithèse

Si les Eglises ont pris la co-responsabilité de célébrer des mariages, n’ont-elles pas à en assumer la suitedans la durée? Les Eglises sont censées offrir des outils aux couples mixtes pour les «temps de crise» (krisis = décision): où et comment se marier? où et comment baptiser? etc… Mais qu’en est-il du chemin de vie et de foi entre les temps forts: fréquentation du culte et/ou de la messe? catéchisme? Dans le Canton de Vaud, les deux Eglises ont développé une confiance mutuelle telle, qu’elles admettent des missions communes dans certains secteurs (aumôneries, etc…). Pourquoi ne pas officialiser une sorte de «mission commune» pour les foyers mixtes? Pourquoi ne pas reconnaître pleinement une «mission commune» par les foyers interconfessionnels, considérés, sans gêne ni honte, comme capables d’aller et venir d’une Eglise à l’autre, avec la liberté prophétique des brebis du bon Berger (Jean 10, 9)?

Bilingue de la foi?

Thèse

L’idée selon laquelle une famille pourrait être bi-confessionnelle est fallacieuse! Surtout chez les enfants. Les «yeux vairons» sont une anomalie! Les lois des Eglises, tout comme celles de la nature, démontrent bien que l’identité chrétienne doit être assumée dans le choix d’une seule confession. Le projet de faire d’un enfant un «bilingue de la foi» est voué à l’échec. Dans le meilleur cas, il finira pour vouloir camper – et parfois dans l’oubli ou le déni de l’autre confession parentale – dans une identité confessionnelle unique et claire. Ce qui arrange bien les Eglises…

Antithèse

Les Eglises pensent rendre service aux couples en leur demandant de ne pas placer leurs enfants «entre deux chaises» (cf Document cité en note. Dans bien des cas, le conseil s’avère utile et pratique. Cependant, aussi longtemps que les mêmes Eglises demandent aux futurs parents de faire un choix confessionnel clair pour les enfants à venir, tout en leur demandant de sensibiliser leur progéniture à l’autre confession, il est non seulement légitime, mais encore souhaitable que soient tentées et même encouragées des expériences de double catéchèse ou de double insertion. Cela permettrait aux enfants de se sentir à la maison dans l’une et l’autre Eglise, y apprenant règles, rites et langages propres. De telles expériences devraient pouvoir être encouragées par les pasteurs et par les prêtres, à condition de pouvoir eux-mêmes s’appuyer sur le soutien de leurs Eglises…

Un rôle: «grandeur nature» 

Thèse

Il est illusoire de penser que les foyers mixtes de type interconfessionnel pourraient être un moteur de l’œcuménisme. Que peut la cellule, ou un petit amas de cellules, par rapport à l’unité d’un corp soit disant malade? L’œcuménisme est une chose trop sérieuse, institutionnelle et théologique pour le laisser prendre en charge par de simples laïcs. Les foyers mixtes n’ont plus aucune contribution originale à apporter au mouvement œcuménique.

Antithèse

Nos Eglises font comme si leurs tissus étaient homogènes, ce qu’ils sont de moins en moins. Si l’Eglise catholique a tendance à problématiser la question des mariages mixtes sans penser pouvoir leur donner davantage de solutions au nom d’une ecclésiologie haute et auto satisfaisante (notamment en matière d’hospitalité eucharistique), les Eglises réformées ont tendance à considérer que le problème n’en est plus un, et cela, au nom d’une ecclésiologie basse et également auto satisfaisante. Or il est de plus en plus insoutenable, pour certaines familles inter-confessionelles conscientes de leur identité d’«Eglises domestiques», de ne pas être reconnues à part entières dans leur ecclésialité par les uns, et de voir que les autres banalisent la pertinence du débat ecclésiologique. Les familles inter-confessionnelles et leurs associations ne seront toujours que des seconds rôles dans le grand et long drame du mouvement œcuménique, mais ils n’en ont pas moins un rôle à jouer: un rôle … grandeur nature!

Note.- Document de la Fédération des Eglises Protestantes de Suisse et de la Conférence des Evêques Suisses intitulé «Baptême et insertion ecclésiale»

(Texte repris de la revue Itinéraires, No.69, 209-2010)


Jean-Baptiste Lipp

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  • Pierre X. Angleys

    Voir mon expérience personnelle en couple mixte sous l’article de frère Guy Musy plus haut, rencontre et déchirement.

    Je trouve très bien articulées les thèses et antithèses du pasteur Jean-Baptiste Lipp. En ce qui me concerne, nous ne pouvons qu’affirmer du succès en temps que couple mixte : dans l’accompagnement de nos enfants jusqu’à ce qu’ils choisissent, autant que dans la survie de notre mixité ! Je continue à être actif dans une paroisse catholique, et mon épouse continue à l’être dans une paroisse protestante.

    Mais je dois admettre que nos identités particulières n’ont pu s’exprimer pleinement en échange et enrichissement continu qu’à l’intérieur du mouvement Cursillo œcuménique de Genève (de langue anglaise – voir https://genevacursillo.org/wordpress/ ).

    Au delà de nos activités de paroisses respectives, il nous fallait un groupe de personnes qui voudraient bien travailler ensemble et concrètement dans une perspective dépassant ces paroisses, tout en proposant une formation chrétienne justement capable de faire, au sein de ces paroisses, de meilleurs « leaders » chrétiens. C’est le but du mouvement du Cursillo ici à Genève. Il y a 30 ans que nous en faisons partie et nous avons rencontrés au fil des ans plus de mille personnes qui ont pu faire l’expérience décoiffante d’un weekend Cursillo. À ma connaissance, le taux de satisfaction de ceux qui se sont lancés dans de tels weekends dépasse 99% ! 🙂

    Un bémol pourtant : forts du succès du mouvement en langue anglaise, plusieurs d’entre nous démarrèrent un mouvement similaire de langue française, qui grandit et se répandit trop vite autour du lac Léman, à tel point qu’il s’étiola pour des raisons premièrement logistiques. Pour moi, cela confirme l’adage italien que l’on pourrait appliquer à toute perspective oecuménique: « Chi va piano, va sano, é va lontano ; ma chi va forte, va allà morte ! » 🙂


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