Revue Sources

«Ô saint Maurice,

Valeureux officier de la légion thébaine,
Tu n’as pas craint d’affronter la mort
Plutôt que de renoncer à ta foi.

Tu as su conforter le courage de tes compagnons d’armes
Qui t’ont suivi sur le chemin des martyrs.

Écoute aujourd’hui notre prière
Et daigne intercéder en notre faveur auprès du Christ-Seigneur,
Toi qui es le saint patron des fantassins:

Que le Christ nous fortifie afin que nous soyons
Endurants dans les longues marches,
Ardents au combat,
Calmes et déterminés dans l’action.

Que le Christ nous éclaire afin que nous gardions
Un cœur miséricordieux avec les ennemis,
Paisible face à la mort,
Reconnaissant face au don de la vie,
Toujours espérant et fidèle,
Rempli de la joie de servir.

Amen.»

Cette prière, adoptée par l’Association Nationale des Réservistes de l’Infanterie lors de sa messe annuelle à Paris en 2006, témoigne de la vitalité du culte de saint Maurice dans les milieux militaires. Georges et Michel occupent, eux aussi, une place de choix dans la dévotion des soldats, mais l’attention portée à Maurice, chef chrétien de la légion thébaine mort à Agaune, peut surprendre: comment un guerrier mis à mort pour avoir refusé d’obéir peut-il être vénéré par des militaires?

Un saint apprécié des armées

Maurice est associé aux armées dès le haut Moyen Âge. Invoqué pour assurer la victoire des armées carolingiennes dès les années 780, il est ensuite honoré par les rois de Bourgogne puis, à partir du Xe siècle, par les monarques ottoniens. Le Thébain est également vénéré par les Capétiens, en particulier par saint Louis, qui l’offre en modèle à ses chevaliers en 1262. Patron de la Maison de Savoie, il est le protecteur de l’ordre militaire et religieux qu’Amédée VIII institue en 1434, l’ordre de Saint-Maurice précisément.

Comment un guerrier mis à mort pour avoir refusé d’obéir peut-il être vénéré par des militaires?

La dévotion des soldats à saint Maurice ne faiblit pas aux époques plus récentes. Après la Garde pontificale suisse en 1502, c’est, en 1674, le 103e Régiment de Dragons français qui est placé sous le patronage du saint d’Agaune, puis, en 1941, les Chasseurs alpins de l’armée italienne. Figure majeure du sanctoral militaire, le Thébain tend cependant à se spécialiser aux XIXe-XXsiècles. Il est plus étroitement lié à l’infanterie, un ordre de Saint-Maurice réunissant d’ailleurs les fantassins les plus méritants de l’US Army.

Un soldat exemplaire

La popularité du Thébain peut s’expliquer par les qualités de chef qui caractérisent Maurice. Ce dernier fait preuve de courage quand il affronte la mort. Il possède aussi un sens aigu du devoir et de la fidélité. Il a, enfin, le charisme nécessaire pour conduire ses hommes et les mener, le cas échéant, sur le chemin du martyre. Les sources de cet élogieux portrait et, avec elles, la raison du succès du culte de saint Maurice dans les milieux militaires sont anciennes. Elles remontent aux années 440, quand l’évêque de Lyon Eucher réécrit le récit de la mort des légionnaires thébains.

Le prélat connaît le texte qui, anonyme et rédigé quelques décennies plus tôt, signale que Maurice et ses compagnons, se rendant en Gaule pour réprimer une révolte, auraient été mis à mort pour ne pas avoir honoré les divinités de l’Empire. Il souhaite cependant le reprendre pour l’adapter aux réalités politiques de son temps.

L’exemple du soldat d’Agaune légitime le service du prince.

Selon lui, Maurice aurait quitté l’Égypte sur ordre de l’empereur, mais aurait réalisé, parvenu à Agaune, que se soumettre plus avant à la volonté du monarque impliquait d’user de sa force contre des chrétiens. Suivi par ses hommes, il aurait refusé non de mater la rébellion – il était venu en Occident pour cela et, loin d’être un objecteur de conscience, il avait déjà servi l’empereur les armes à la main –, mais de se battre contre ses frères dans la foi. L’insubordination, manifeste, aurait été vite punie: la légion aurait été décimée et anéantie.

Une désobéissance légitime

Maurice, avec la réécriture d’Eucher, incarne un modèle de sainteté aussi nouveau qu’original. Il a opté pour l’insubordination et a été, pour cela, exécuté, mais ce choix est strictement circonstancié. Le Thébain, militaire et chrétien, était au service du monarque. Soumis aux ordres du prince, même païen, il accomplissait sa vocation et aurait pu parvenir au salut.

Tout change quand exécuter la volonté impériale nécessite de contrevenir aux exigences de la foi. Les deux engagements qui caractérisent Maurice, celui pris envers Dieu lors du baptême et celui pris envers l’empereur et devant Dieu au moment de l’entrée dans l’armée, ne sont plus conciliables. Le soldat préfère le premier au second. La désobéissance, inconcevable, devient juste, légitime et sanctifiante car l’ordre impérial et la volonté divine sont incompatibles. Elle n’est cependant, en aucun cas, contestation ou révolte. Maurice, conscient des conséquences de son acte, ne saisit pas son épée pour s’opposer à l’empereur. S’il est fidèle à Dieu, il demeure aussi respectueux du serment qu’il a prêté en intégrant la militia principis.

Un modèle séduisant

Évident dès le Moyen Âge, le succès du culte de saint Maurice au sein des armées est toujours vif. Il peut même étonner. Il s’explique par l’œuvre du pontife lyonnais Eucher qui, au milieu du Ve siècle, fait du Thébain un modèle de sainteté militaire.

L’exemple du soldat d’Agaune légitime le service du prince. Il le définit aussi. Il écarte, en effet, toute possibilité de revenir sur la parole donnée et n’autorise la désobéissance qu’en cas de contradiction entre l’ordre reçu et les exigences de la foi. Le modèle séduit. Il satisfait les aspirations des guerriers, qui trouvent une voie de salut sans avoir à abandonner les armes. Il convient également aux rois, empereurs, ducs, comtes et autres détenteurs du pouvoir qui, en le valorisant, rappellent à leurs hommes les conditions d’un service sanctifiant.


Esther Dehoux, historienne, est Professeure à l’Université de Lille 3, UFR des Sciences Historiques, Artistiques et Politiques, Institut de Recherches Historiques du Septentrion.

 

 

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