Revue Sources

Pendant la diète d’Augsbourg en 1518 Martin Luther a rencontré à trois reprises le Cardinal dominicain Thomas de Vio, surnommé Cajetan (selon son lieu de naissance Gaeta). Les deux hommes sont mus par le souci de la réforme de l’Eglise.

Cajetan a 50 ans. Il est professeur de théologie et commentateur de l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Comme ancien procureur général de l’Ordre des Prêcheurs et maître de l’Ordre de 1508 à 1518, il encourage le retour aux sources de la vie dominicaine, l’étude, la pauvreté apostolique et la vie communautaire. Prédicateur à la cour papale devant Alexandre VI et Jules II, il défend l’autorité papale au 5ème concile du Latran, tout en rappelant que la puissance papale vise à défendre l’unité de l’Eglise et qu’elle s’exerce par la miséricorde. Cajetan fut le plus important théologien catholique de son époque.[1]

Nommé cardinal-légat à la diète, mandaté par le pape Léon X pour intervenir dans les pourparlers politiques autour de la succession de l’empereur Maximilien, il dut avant tout gagner les Etats de l’empire pour donner leur soutien financier – un impôt de croisade – pour le projet papal qui visait à sauver l’Europe des dangers d’une invasion ottomane. Le résultat des efforts de sa légation fut décevant. Trop fortes étaient les irritations des princes allemands. Ils attendaient plutôt de Rome des réformes qui auraient dû alléger le poids des impôts ecclésiastiques et des autres exigences curiales qui rognaient les caisses des Etats et des diocèses.

« Un pur thomiste est un vrai âne, qu’il soit Italien ou allemand ». Martin Luther

L’autre, Martin Luther, est âgé de 35 ans. Il est docteur en théologie, ermite de Saint Augustin, professeur d’exégèse biblique à la jeune université de Wittenberg, la fierté du prince-électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Luther est en quelque sorte son protégé. Le 31 octobre 1517 Martin Luther avait envoyé ses 95 thèses sur les indulgences à Albrecht de Brandebourg, archevêque de Mayence et de Magdebourg.[2] La Curie romaine était alertée par l’archevêque, qui avait envoyé les thèses ainsi que d’autres écrits de Luther à Rome, en demandant d’intervenir et d’empêcher Luther à protester contre la prédication des indulgences, menée avant tout par le dominicain Johannes Tetzel et ses confrères.

Luther avait l’intention de lancer une dispute sur la base de la Sainte Ecriture, les Pères de l’Eglise et les traditions ecclésiales sur la pratique ecclésiale de la vente des indulgences, une matière qui selon lui n’avait pas été fixée définitivement par le magistère de l’Eglise. Sa critique portait aussi sur l’autorité papale concernant l’interprétation des Ecritures et la « gestion » du trésor des mérites du Christ, distribués aux fidèles sous la forme d’indulgences. Luther appelait à une vraie vie de pénitence et de conversion chrétienne qui favorise la croissance dans la charité sous l’impact de la grâce divine.

Le début d’une « cause »

Suite à la dénonciation à Rome, une lettre papale du 3 février 1517 demande aux supérieurs religieux de Luther de prendre des mesures disciplinaires à son égard. Ceux-ci essaient de donner suite à la demande romaine, mais une intervention du prince-électeur de Saxe bloque les mesures envisagées par les autorités de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin. Sans tarder, Luther avait entretemps développé sa position théologique et il s’explique en rédigeant une série de « résolutions ». Il y insiste entre autres sur sa conviction que le fruit ou l’efficacité du sacrement de la pénitence se situe dans la consolation, la paix de la conscience, à condition que le pénitent ait la certitude personnelle que ses péchés sont pardonnés et qu’il est dans l’état de grâce.

La conviction réfléchie concernant le pardon reçu par Dieu devient donc une partie essentielle de la foi au sacrement. Luther qui demande l’imprimatur de son évêque avant de publier les clarifications, les fait envoyer à Rome par son supérieur religieux avec une lettre personnelle au pape datée du 30 mai 1518. Tout en affirmant qu’il ne peut pas révoquer, il exprime son adhésion aux décisions du Saint Siège, demande au pape un jugement sur ses enseignements et il conclut: « confirme ou rejette, comme il vous plaît. Je reconnaîtrai la voix du Christ qui est présente et parle dans ta voix ». Les « résolutions » ainsi que deux sermons de Luther, sur la pénitence et sur l’excommunication, vont jouer un rôle essentiel dans la rencontre entre Luther et Cajetan en octobre 1518. Cajetan les a étudiés et il a préparé une série d’opuscules qui devaient répondre aux positions de Luther. Cajetan avait d’ailleurs, lui aussi et indépendamment des remous autour de la position de Luther, élaboré fin 1517 un traité théologique sur les indulgences dont la réception aurait pu corriger les pratiques et les opinions populaires

Luther et ses adversaires

La « cause de Luther » avait déjà pris son cours et le procès était lancé. La rédaction d’une expertise avait été confiée à un autre dominicain, Sylvester Prierias, théologien de la cour papale.[3] Celui-ci déposait son rapport en mai 1518 sans avoir pu prendre connaissance des « résolutions » que Luther avait rédigées. L’expertise affirmait l’autorité infaillible du pape sur l’Eglise universelle, aussi en matière d’interprétation des Ecritures. Prierias accusait nettement Luther d’hérésie étant donné que celui-ci parlait mal de l’enseignement et de la pratique de l’Eglise. Luther fut sommé à comparaître à Rome dans les soixante jours, pour qu’on lui fasse un procès. Luther répond dans un délai de quelques jours de manière circonstanciée mais très directe aux accusations de Prierias, qu’il considère à la fois très sévères et tout à fait italiennes et thomistes. [4] Ces deux adjectifs ont globalement une signification péjorative chez Luther. Dans un écrit contre Ambrosius Catharinus o.p. il dira plus tard: « un pur thomiste est un vrai âne, qu’il soit Italien ou allemand.[5]

Luther reproche à Prierias de détruire sa bonne réputation auprès du Pape. Il dit explicitement qu’il tient au caractère normatif de la règle de foi de l’Eglise romaine qui est contraignante pour tous les chrétiens, car c’est grâce au Christ que l’Eglise est gardée dans la vérité et la continuité avec les expressions originelles de la foi chrétienne. On ne peut pas exclure que c’étaient des dominicains allemands qui ont contribué à faire connaître dans les milieux romains la pensée « dangereuse » de Luther. Luther a dû se sentir poussé dans ses derniers retranchements par les dominicains, ce qui n’était pas un bon point de départ pour ses futurs entretiens avec Cajetan, lui aussi dominicain et thomiste renommé. « Non seulement les augustins n’étaient pas thomistes, mais Luther lui-même a gardé de sa propre formation une animosité contre la scolastique qui ne fait pas bien la différence entre la scolastique non-thomiste qu’il connaît et la scolastique thomiste de Cajetan. »[6]

« Le 15 juin 1520 la Bulle Exsurge Domine de Léon X condamne les positions de Luther comme hérétiques. »

Dans son appel au Pape du 26 octobre 1518, Luther dit que les confrères dominicains de Prierias – les thomistes – se solidarisent contre lui. Comme Prierias, ils ne connaissent que la théologie scolastique, incapables d’argumenter à partir de l’Ecriture sainte et les Pères de l’Eglise. Et dans son appel au concile du 28 novembre 1518 il rappelle que Cajetan, qui comme légat avait traité sa cause, appartient à l’Ordre des Prêcheurs et à la fraction thomiste, donc adversaire.[7] Dans des lettres du 8 et 21 août 1518 à son ami et confident Spalatin, Luther avait déjà remarqué que les dominicains (et tout spécialement Sylvester Prierias) agissent à son égard de manière rusée et malicieuse en vue de sa perte. Il les appelle des meurtriers. Ils excitent les princes contre lui.

Le mandat de Cajetan

Par une lettre du 5 août 1518, l’empereur Maximilien avait demandé au pape d’intervenir contre le professeur de Wittenberg, dont les écrits ainsi que les prédications contre les indulgences et la discipline ecclésiale causaient de plus en plus des difficultés. Le pape demande à son légat Cajetan, dans une lettre officielle du 23 août 1518, de s’occuper du cas de ce Martin Luther. Le cardinal doit le voir personnellement et lui demander de revenir à l’unité avec l’Eglise. Il doit l’accueillir avec bénignité. En cas de refus, Luther (y compris ceux qui le suivent ou le soutiennent) devra être publiquement considéré comme hérétique excommunié. Mais, dans un entretien avec le prince Frédéric de Saxe, Cajetan fait savoir qu’il se distingue des dominicains qui veulent voir condamner Luther, qu’il est plus tolérant et souple dans cette affaire, qu’il garantit un examen sérieux des affirmations de Luther.

Après les entretiens, dans une lettre du 25 octobre 1518 au prince de Saxe, Cajetan assure qu’il a entendu Luther avec bienveillance et qu’il l’a traité paterne tamen, non iudicialiter, comme un père, non comme un juge. Le prince a donc saisi que, lors de l’entretien entre Cajetan et Luther, Il n’y aurait pas de jugement définitif et que la cause serait traitée tout d’abord en Allemagne. Luther pouvait donc être interrogé sur place et non pas à Rome. On devrait parvenir à une sorte de compromis diplomatique qui sauverait les intérêts de toutes les parties (religieux et politiques) et qui devrait éventuellement clore la cause, si possible en réconciliant Luther avec l’Eglise de Rome. Toutefois, Luther écrit à son ami Spalatin, le 10 octobre 1518, quelques jours avant le premier interrogatoire de Cajetan, qu’il est suspendu entre espoir et peur. Le Cardinal est en effet redoutable aux yeux de Luther, qui connaissait les compétences théologiques et les plein pouvoirs ecclésiastiques du Cardinal dominicain. Mais dans un rapport que Luther rend publique après les rencontres, Luther souligne quand même l’attitude assez bienveillante et respectueuse du Légat. Il voit en lui un homme tout à fait différent des autres « frères chasseurs très robustes ».[8]

Cajetan se prépare

Cajetan se préparait soigneusement aux entretiens en se procurant les « résolutions » et d’autres textes de Luther. Il rédigeait, dans le délai d’un mois, 14 traités. Cajetan analysait à fond la pensée de Luther en adoptant méthodiquement le style de la dispute médiévale, qui donne d’abord respectueusement sa place à la position de l’adversaire tout en la réfutant par après de manière argumentative. Une place centrale occupe le traité X du 26 septembre 1518 sur la question « La foi est-elle nécessaire à l’absolution sacramentelle fructueuse ? » Luther était d’avis que le pénitent devait avoir la certitude subjective d’être dans l’état de grâce après avoir reçu l’absolution pour que le sacrement porte vraiment ses fruits.

Pour Cajetan, ceci est une nouvelle invention qui est étrangère à la doctrine de l’Eglise. L’Eglise nous donne la garantie que le sacrement a son effet, mais nous ne pouvons pas, de notre point de vue, faire dépendre cet effet de la certitude subjective, psychologique, du pénitent. Car ainsi on ferait du sacrement une œuvre humaine. Il ne peut y avoir des doutes par rapport à la miséricorde divine. En accédant au sacrement, l’homme doit toujours – en ce qui concerne sa propre situation – dire:« je ne suis pas digne ». Faire dépendre les effets du sacrement de la certitude subjective humaine, « cela revient en fait à construire une nouvelle Eglise » (hoc est enim novam ecclesiam construere) – selon les mots célèbres de Cajetan. Dans sa démarche analytique, le Cardinal ne condamne pas, mais il compare les positions de Luther de manière critique avec l’Ecriture Sainte, la doctrine et la tradition de l’Eglise, la raison humaine, les positions connues des théologiens et surtout avec le sens de l’Eglise, la foi commune et reçue dans la communauté des fidèles.

Cajetan, en tant que théologien rigoureux et habitué à une conceptualité systématique, n’avait peut-être pas assez de sensibilité pour les soucis pastoraux et fortement émotifs qui habitaient Luther dans sa lutte contre la pratique abusive des indulgences. Mais il s’était aperçu très vite que la forte tendance de Luther – contrairement à ce qu’il affirmait – de faire dépendre de la certitude subjective d’être sauvé, la justification donnée par le Christ à travers la prédication de la Parole de Dieu et les sacrements de l’Eglise, renversait la théologie catholique des sacrements. Bien préparé, Cajetan devrait pouvoir arriver à ce que Luther reconnaisse la divergence entre certaines de ses thèses et l’enseignement de l’Eglise et qu’il revoie sa position.

Les trois rencontres

Des différentes rencontres nous avons des rapports à la fois de Cajetan, par une lettre à Frédéric le Sage et de Luther dans des lettres à ses amis et au prince de Saxe. La première rencontre avait lieu le 12 octobre 1518. Cajetan parle d’abord de la position de Luther sur les indulgences, concrètement de son refus d’accepter la Bulle Unigenitus du Pape Clément VI (1343), qui explique ce qu’est le fondement des indulgences, c’est à dire le trésor des mérites du Christ et des saints qui est confié au pouvoir des clefs de l’Eglise, de Pierre et de ses successeurs. Ils peuvent de ce fait pardonner les péchés et remettre les peines pour les péchés par la voie des indulgences. L’autre thème de la rencontre était justement la question de la certitude concernant le pardon et l’état de grâce, qui serait selon Luther la condition de l’efficacité du sacrement de pénitence. Une dispute se déclenche dans laquelle Cajetan demande que Luther retire ses affirmations erronées. Luther répond que ses positions sont basées sur l’Ecriture sainte qui est plus contraignante que les enseignements des autorités ecclésiastiques. Cajetan de son côté insiste sur le fait que c’est la suprême autorité papale qui interprète de manière authentique les Ecritures. Cette autorité est plus haute que celle d’un Concile – une idée chère à Cajetan et fortement contestée par Luther, qui enfin demande un temps de réflexion.

Le lendemain Luther revient, cette fois accompagné d’un notaire, de quatre conseillers, d’autres témoins ainsi que de son supérieur religieux local, Johann von Staupitz. Luther déclare qu’il veut suivre l’Eglise catholique dans ses propos et ses actes, mais qu’il ne peut pas révoquer ses positions sans avoir été entendu et sans arguments convaincants. Car sa position est en conformité avec l’Ecriture Sainte, les Pères de l’Eglise, les documents pontificaux de la tradition catholique et la droite raison humaine. Il est conscient qu’il peut se tromper, étant un être humain, mais il est prêt à faire une dispute et rendre compte publiquement de ce qu’il a dit. Il est aussi prêt à soumettre ses opinions au jugement des universités de Bâle, Fribourg-en-Brisgau, Louvain et Paris. Cajetan répète ses objections du jour précédent, Luther se tait et on lui donne la possibilité de réagir par écrit aux différences principales que le Cardinal avait fait valoir, à savoir la notion du trésor des indulgences grâce aux mérites du Christ et des Saints qui est mis à disposition de l’autorité papale selon la Bulle Unigenitus et la question de la certitude subjective du pénitent d’être pardonné et d’avoir reçu la grâce dans la confession.

Le 14 octobre, Luther soumet un long document écrit qui prend position sur ces deux points et dans lequel il confirme sa position divergente. Luther demande au Cardinal de respecter cette prise de position, car il cherche la vérité et doit suivre sa conscience, sachant qu’il faut plutôt obéir à Dieu qu’aux hommes. Il assure qu’il n’est pas arrogant, ne cherche pas la vaine gloire, mais qu’il ne devrait pas être forcé de révoquer et d’agir contre sa conscience. Pendant l’entretien Cajetan insiste sur une révocation, car il considère l’argumentaire de Luther comme totalement impertinent et faux, comme il écrira plus tard au prince de Saxe.

Après la troisième rencontre, Luther rapporte à son ami Spalatin que Cajetan est resté inflexible. Il refusait une dispute tant publique que privée avec Luther, il attendait que Luther reconnaisse son erreur, il lui fit un long sermon avec des « racontars » tirés de Saint Thomas d’Aquin. A dix reprises Luther aurait essayé de parler et chaque fois Cajetan l’en empêcha. Seul, Cajetan dominait l’entretien. A un certain moment le Cardinal aurait perdu son assurance en confrontant le texte de Unigenitus avec l’interprétation de Luther. Car le texte ne dit pas en effet – ce que pensait Cajetan – que les mérites du Christ sont le trésor des indulgences, mais que le Christ les a acquis. Cajetan essaie de changer de sujet, Luther persiste sur son interprétation et aurait souligné – comme il écrit à Spalatin le 14 octobre – que lui aussi, bien qu’allemand, connaît sa grammaire latine. Selon la lettre de Luther au Prince-Electeur de novembre 1518, Cajetan aurait dit à la fin: »va-t’en et ne reviens plus vers moi, sauf si tu veux révoquer ». Dans sa lettre à Spalatin immédiatement après le dernier entretien, Luther avoue ne plus pouvoir espérer ou avoir confiance en Cajetan. Le même jour, Luther fait rapport de l’entretien à son collègue et compagnon de combat, Andreas Carlstadt. Luther est d’avis que le Légat n’est pas la personne indiquée pour traiter sa cause. Il est peut-être un thomiste connu, mais il est un théologien obscur qui ne montre aucune compréhension, incapable de reconnaître et de juger son cas comme « un âne jouer de la harpe ». Luther a perdu confiance, il est d’avis que sous une apparence gentille – « il m’appelle toujours son cher fils et à mon supérieur religieux il dit que je n’ai pas de meilleur ami que lui » – le Cardinal ne veut rien d’autre que Luther reconnaisse son erreur. Et il confie à son collègue: « Je ne veux pas devenir un hérétique en entrant en contradiction avec une opinion grâce à laquelle je suis devenu chrétien ».

L’échec et les suites

Luther fait alors le 16 octobre 1518 officiellement appel au Pape Léon X. Il est d’avis que celui-ci est mal informé, qu’il doit être mieux informé. Luther affirme qu’il ne veut rien d’autre qu’entendre et suivre l’Eglise. Mais les dominicains qui sont intervenus dans sa cause lui veulent du mal. Comme thomiste et dominicain, Prierias avait de toute manière une profonde inimitié contre lui et il était incapable d’argumenter sur la base de l’Ecriture et des Pères de l’Eglise; Cajetan qu’il considère comme un homme très savant et très humain n’a pourtant pas fait valoir les arguments de son interlocuteur. Il lui a simplement et sèchement (simpliciter et nude) demandé de révoquer et l’a menacé avec une excommunication.[9] Le lendemain, Luther écrit encore à Cajetan promettant de rester tranquille sur la matière des indulgences, mais il ne veut pas se soumettre tant que l’exigence de sa soumission ne sera fondée que sur des positions de Thomas d’Aquin. La cause sera donc dans les mains du Pape et Luther tire sa révérence.

Dans la nuit du 21 au 22 octobre, il quitte Augsbourg. Cajetan de sa part demande au Pape de promulguer une déclaration officielle sur les indulgences, dont il prépare lui-même l’ébauche. Elle fut publiée sous le titre Cum postquam le 9 novembre 2018. Dans le bilan qu’il écrit à Frédéric de Saxe, Cajetan se dit grandement frustré (maxime sum frustratus) par l’attitude de Luther. Il affirme que certains écrits de Luther pourraient faire l’objet d’une dispute, mais ce qu’il prêche est en partie contre la doctrine du Saint Siège. Il conseille au prince d’envoyer Luther à Rome ou au moins de l’expulser de son territoire.

De son côté, Luther écrit longuement, fin novembre, au prince en demandant sa protection, et il met en circulation publique un rapport sur les événements. Il se justifie et il relativise la question des indulgences, mais insiste sur la question de la certitude concernant l’efficacité du sacrement. Là, il s’agit vraiment du thème de la justification par la foi en la parole de grâce et du pardon. C’est le cœur de sa position et c’est bien là que les esprits se sont divisés dès le début. Ou, comme Cajetan l’avait prédit, cela revient en fait à construire une nouvelle Eglise.

Le 15 juin 1520 la Bulle Exsurge Domine de Léon X condamne les positions de Luther comme hérétiques. Des ultimes efforts de médiation échouent. Luther donne la faute à Cajetan. Ce dernier aurait voulu l’éloigner de la foi catholique, écrit-il à Jean Eck. Dans une lettre au Pape du 6 septembre 1520, Luther appelle Cajetan « ton légat imprudent, malheureux et, plus encore, infidèle ». Selon lui, Cajetan aurait dépassé ses compétences et tout ce qui s’est passé après les rencontres, c’est Cajetan qui en porte la faute (Cajetani tota culpa est).[10] Le souvenir des rencontres avec Cajetan ont accompagné Luther pendant toute sa vie. Quand Cajetan eut plus tard des ennuis avec la Sorbonne à cause de commentaires bibliques rédigés entre 1527 et 1534, Luther ne manqua pas de se moquer de lui dans une de ses Tischreden: « Cajetan est enfin devenu luthérien ! »[11]

Conclusion

L’échec des rencontres entre Cajetan et Luther a fait l’objet de beaucoup d’analyses historico-politiques et théologiques.[12] Les deux hommes voulaient une vraie réforme dans l’Eglise quand ils insistaient sur l’origine du salut qui nous vient de la grâce salvifique du Christ. La conversion, une vie dans la foi et la charité font nécessairement partie de l’efficacité du sacrement. Dans le sacrement cette grâce nous est donnée « de l’extérieur », mais elle doit devenir aussi « pour moi » le fondement d’un nouvel agir, d’une nouvelle pensée. La certitude subjective d’être sauvé ne peut jamais devenir une condition qui détermine les effets salvifiques en nous. Car ainsi la foi deviendrait une œuvre humaine contrairement à l’affirmation que c’est seulement la grâce et la foi au sacrement qui justifient. Le langage théologique et le niveau argumentatif entre les deux personnages étaient trop différents pour leur permettre de s’entendre.


Le frère dominicain Guido Vergauwen, provincial des Dominicains suisses, fut recteur de l’Université de Fribourg et professeur de théologie fondamentale dans cette même institution.


[1] Pour une analyse historique et théologique de la rencontre entre Cajetan et Luther voir: Charles Morerod OP, Cajetan et Luther en 1518. Edition, traduction et commentaire des opuscules d’Augsbourg de Cajetan. 2 Tomes. Fribourg 1994 (Cahiers œcuméniques 26); Barbara Hallensleben, Communicatio. Anthropologie und Gnadenlehre bei Thomas de Vio Cajetan. Münster 1985; Erwin Iserloh/Barbara Hallensleben, Cajetan de Vio, dans: TRE Bd. 7, 538-546; Jared Wicks, Cajetan und die Anfänge der Reformation, Münster 1883; J.F. Groner o.p., Kardinal Cajetan. Eine Gestalt aus der Reformationszeit. Fribourg 1951.

[2] Voir e.a. Marc Lienhard, Genève 2017; Volker Reinhardt, Luther der Ketzer. Rom und die Reformation. München 2016.

[3] Sur Prierias voir: Michael Tavuzzi, Prierias. The Life and Works of Silvestro Mazzolini da Prierio, 1456-1527. Durham 1997.

[4] WA 1, 647.

[5] WA 7, 706.

[6] Charles Morerod, Cajetan et Luther en 1518, Tome I, 40.

[7] Cf. WA 2, 38.

[8] WA, 7.

[9] Cf. WA 2, 32.

[10] WA 7, 46.

[11] WATr 597. n° 2668b.

[12] Pour une évaluation globale, voir: Charles Morerod, 75-81; J. Wicks, 109-135. B. Hallensleben, « Das heisst eine neue Kirche bauen », Catholica 39 (1985) 217-239.

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  • Pierre X. Angleys

    Qu’il est dur le chemin de l’abandon en toute humilité ! Pendant que le Christ souffrait à en transpirer du sang, ses trois apôtres favoris dormaient. Et lui disait :
    « Père, si tu veux écarter de moi cette coupe… Pourtant, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise ! » Luc 22: 42
    Qui sommes nous pour oser croire que l’on peut savoir compter les jours gagnés à être auprès de Dieu, alors que sa miséricorde est infinie, ce qui fait sa toute puissance par rapport aux chimères humaines !


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