Revue Sources

Cet article est une recomposition[1] d’une introduction de Marie-Jo Thiel à un ouvrage collectif qu’elle a dirigé et publié aux Presses Universitaires de Strasbourg[2].

Force et faiblesse de la médecine contemporaine

La médecine moderne a fait de grands progrès. Selon les disciplines, les avancées sont parfois spectaculaires. Les transplantations d’organes, la réanimation, le traitement des personnes séropositives, l’assistance médicale à la procréation, la chirurgie cardio-vasculaire ou digestive… proposent des remèdes incontestables et dont il faut se réjouir. Le médecin contemporain dispose d’une panoplie de grande efficacité, mais peut-il pour autant « guérir » les patients souvent impatients qui se confient à ses soins? Traiter des sujets malades n’est pas nécessairement les guérir et encore moins les rétablir, comme si l’on pouvait revenir à une innocence homéostatique[3] originaire. Pour être soigné efficacement, le malade doit pouvoir croire et consentir aux stratégies qu’il se formule, en lien avec les propositions médicales. Or les représentations mentales du médecin ne concordent pas nécessairement avec celles du malade en quête de guérison ou de mieux-être. Et les moyens mis en œuvre par la médecine ne sont pas tout-puissants.

Celui qui traverse l’épreuve d’une maladie ou d’une souffrance aura toujours tendance à imaginer le médecin comme un guérisseur disposant d’une alchimie sans faille. Il consent d’autant moins aux limites de sa pratique qu’il espère l’impossible, tout en craignant d’en être écarté. Cercle vicieux paradoxal: jamais comme aujourd’hui le savoir et la technique médicale n’ont ouvert autant de portes de soins ; mais jamais aussi comme aujourd’hui les humains n’ont manifesté un tel désarroi face à l’adversité. La médecine redouble d’efforts pour vaincre le mal-être, elle aboutit à d’incontestables résultas ; mais elle oublie encore trop souvent que la souffrance est le fait d’une existence en quête de sens et que certains de ses « remèdes » – particulièrement ceux qui visent à maîtriser le non-maîtrisable – peuvent violemment heurter ceux qu’elle tente de convaincre.

Choc des représentations, des valeurs, des normes, des systèmes de justification, des références éthiques. Pensons, par exemple, à la réduction embryonnaire ou à l’interruption médicale de grossesse (en raison d’une malformation fœtale). Ces pratiques peuvent offenser gravement l’idée qu’une femme se fait de son enfant. Mais, en refusant la proposition médicale, une mère peut scandaliser tout aussi farouchement le corps médical. On suscite ainsi des malaises, d’autant plus profonds que ces griefs ne sont pratiquement pas verbalisés, ils empruntent des canaux affectifs et passionnels pour toucher non seulement l’équipe soignante, mais également, peu à peu, la société dans son ensemble.

L’évolution en « clair-obscur » de la médecine

L’évolution de la médecine a permis d’accroître la durée de vie, mais a-t-elle réellement contribué à sa qualité? La souffrance, le handicap ne sont-ils devenus paradoxalement encore plus intolérables (G.Frey)[4]? Constamment, les technologies télescopent le temps, attisant la vie là où la mort est déjà à l’œuvre, « arrêtant » le temps par l’annonce de diagnostics qui sidèrent ceux qui les reçoivent, voire retirant certains de l’avenir en mettant à jour une prédisposition génétique grave (C.Perrotin)[5]. La congélation embryonnaire permet de « programmer » un projet d’enfant, mais introduit aussi des « décalages » ou des « ruptures » dans le temps, dans l’histoire des sujets et la succession des générations (A.Clavert)[6]. La nouvelle gestion de la temporalité en début et fin de vie pose aussi de nombreux casse-tête aux juristes! (J.Bouton).

Cette évolution ambiguë, en clair-obscur, des pratiques médicales interroge l’éthique dans son lien structurel avec la question du sens, et, partant, avec les représentations mentales et les croyances du sujet dans ses cercles d’appartenance.

L’évolution de la médecine a permis d’accroître la durée de vie, mais a-t-elle réellement contribué à sa qualité?

La bonne décision clinique n’est donc pas seulement le fruit de l’application des grandes règles de la pratique proprement médicale. Elle est aussi consentement à l’intuition des affects régulés par la raison. L’option la meilleure est celle dont on a discerné le sens. Autrement dit, selon les acceptions de ce mot en français, l’option la meilleure est celle dont on a vérifié la signification et la direction objectivée dans ses conséquences (proches et lointaines, personnelles et sociales), ainsi que la capacité du patient à se comprendre dans son unité psycho-sensorielle et émotionnelle[7]. La décision s’enracine ainsi dans une certitude suffisamment large pour passer à l’acte, mais aussi suffisamment « obscure » pour lui interdire toute prétention. Elle pousse finalement le médecin à agir sans qu’il ne possède la clé ultime qui motive son intervention. Elle requiert de ce fait une attention permanente à cette « nocturnité » constitutive, en particulier à la question des représentations et croyances, à la possibilité d’émergence du sens que chacun doit donner à son existence.

En conclusion

La médecine demeure un lieu paradoxal. Elle se veut objective et se fonde sur des plaintes subjectives. Elle se veut rationnelle, mais peut-on inscrire du rationnel en cet endroit si peu rationnel? Elle s’appuie sur l’efficacité de la maîtrise technologique pour s’adresser à la « démaîtrise » occasionnée par la pathologie. Elle contrôle le temps qui finalement lui échappe. Elle répond à une requête infinie de bien-être, requérant des moyens croissants dans une société aux biens limités. Elle se dévoile ainsi comme étant une vitrine de la société dans ses richesses, sa puissance technologique, ses ambiguïtés et sa vulnérabilité. Elle se révèle grand écran, étalant le tragique qui guette toute existence humaine et la noblesse de la quête humaine de sens. La raison peut en discuter, mais la requête ne doit jamais être abandonnée. La médecine comme lieu d’expérimentation du sens de la vie et de la mort tire la société dans son sillage. Réciproquement, la société, soucieuse du bien commun, mandate la médecine de gérer raisonnablement l’expérience de la souffrance, mais avec le risque d’aller trop loin et de s’écarter des sentiers du raisonnable.

N’avons-nous pas aujourd’hui intérêt à arrêter notre réflexion sur trois grands aspects de cette évolution: les changements autour de la communication entre le médecin et le malade, la manière dont la médecine modifie le rapport au temps et aux représentations et enfin sur les pouvoirs en jeu dans ces rapports de force. Il y a là un une nécessité d’engagement lucide et responsable, audacieuse et prudentiel de la société dans son ensemble!

[1] Cette reconfiguration du texte d’origine a été faite par le fr. Michel Fontaine, o.p, avec l’accord de l’auteur.

[2] Marie-Jo Thiel (sous la dir.), Où va la médecine? Sens des représentations et pratiques médicales, PUS, Strasbourg, 2003.

[3] L’homoeostase correspond à l’équilibre du milieu intérieur d’un individu.

[4] Médecin praticien hospitalier, Service de réanimation chirurgicale de Hautepierre, Hôpitaux universitaires de Strasbourg, G.Frey est l’auteur de l’un des articles « Le prix à payer – Souffrance et handicap » de l’ouvrage mentionné.

[5] Philosophe au Centre interdisciplinaire d’éthique de l’Institut catholique de Lyon, C.Perrotin est l’auteur de l’un des articles « Le temps à l’ombre de la maladie et de la mort » de l’ouvrage mentionné.

[6] Maître de conférence, Faculté de droit, de sciences politique et de gestion de l’Université de Strasbourg, A. Clavert est l’auteur de l’un des articles « Le temps et la procréation » de l’ouvrage mentionné.

[7] L’on songe, bien sûr, à la place et au rôle des « organes des sens ». Il ne s’agit cependant pas simplement de « sensations » mais bien aussi d’émotions, c’est-à-dire de sentiments nommés, parlés, occasionnés « par », « pour », « en vue de »… Sur les rapports entre émotion et raison, voir Paul Lauritzen, « Emotions and Religious Ethics », The Journal of Religious Ethics, vol.16/2, Fall 1988.


Marie-Jo Thiel est théologienne, médecin, professeur d’éthique et de théologie morale à la Faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg. Elle est directrice du Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique (CEERE). Depuis 2011 la Commission européenne l’a nommée membre du Groupe européen d’éthique des sciences et des nouvelles technologies.

 

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