Revue Sources

Gilbert Vincent, prêtre retraité du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, alerte octogénaire, a beaucoup d’amis dans le milieu des artistes et des poètes, avec lesquels il partage tout naturellement une quête de sens et de vie. Monique Bondolfi, membre de notre équipe rédactionnelle, l’a rencontré.

Gilbert Vincent a passé une enfance heureuse dans la campagne vaudoise, à Savigny, sur les hauts de Lausanne, auprès de ses grands-parents maternels, au contact de la nature et dans la simplicité.

Vers 14 ans il tombe sur les Illuminations de Rimbaud. Bien qu’ébloui, il ne comprend pas encore que le poète veut changer le monde. Qu’importe, puisque la poésie a désormais pris place au premier rang de ses nécessités vitales. Lecture suivante: les Ecrits de Gustave Roud. Profonde émotion, visites à Carrouge, entretiens confiants avec le poète et sa sœur Madeleine. Finalement, Roud suggère au jeune homme d’aller « voir chez les catholiques ».

Tout en exerçant son métier à l’imprimerie, il consulte tel ou tel curé… Sans résultat! La vie continue et voilà qu’au gré d’un cours de répétition, il rencontre un camarade de service militaire, Jean Jobin, séminariste sur le point de devenir prêtre. Celui-ci lui donne enfin l’image d’un catholicisme vivable.

A 25 ans, il s’en va étudier la philosophie à Lyon. Quatre années de bonheur, suivies de cinq autres plutôt blêmes, consacrées à la théologie, à Fribourg, où on lui reprochait de « penser par lui-même… »

Prêtre depuis l’été 1967 il a sans cesse vécu simultanément dans les quatre paroisses vaudoises où on l’a envoyé en compagnie de ses proches: écrivains, peintres et amis des arts.

Quels sont ceux qui vous nourrissent en particulier?

Les poètes d’ici et d’Europe qui expriment une expérience humaine majeure, y compris ceux qui ne correspondent pas entièrement à ma sensibilité comme, entre autres, Ramuz et Claudel.

Mais si vous voulez, vous trouverez une part de ce qui m’est nécessaire dans deux livres inoubliables: L’Âme romantique et le rêve d’Albert Béguin et De Baudelaire au surréalisme de Marcel Raymond. Ce sont les traductions de Gustave Roud et de Philippe Jaccottet qui m’ont permis d’entrer dans l’univers spirituel allemand – Hölderlin, Novalis, Trakl, Rilke, notamment. Et c’est encore à Roud que je dois d’avoir aimé très jeune la poésie mystique: François d’Assise et Hildegarde de Bingen au XIIe siècle, Jean de la Croix au XVIe siècle.

Le croyant, comme le poète, ne parle pas d’abord de ce qu’il sait, mais de ce qu’il expérimente.

Beaucoup plus tard, vers 1980, allait apparaître, après d’autres, Gérard Manley Hopkins, poète anglais du XIXe siècle, en qui la Nature bataillait pour donner naissance au Dieu caché. Enfin, Maurice Zundel. Fut-il poète? Au XXe siècle il a en tout cas vécu en « état de poésie » comme disait Haldas et, dans le sillage de François d’Assise, il fut le chantre incomparable de la Pauvreté.

A quelques-uns qui me « nourriront », jusqu’au bout, tant de leur œuvre que de leur amitié (mon amitié pour Crisinel a commencé après sa mort), les circonstances ont voulu que je consacre quelques pages. Dans l’ordre, je crois: Roud, Crisinel, Zundel, Lossier et Gaberel. D’autres poètes me sont également chers. Je n’ai rien écrit à leur sujet. Rien sur Georges Haldas (qui m’a souvent évoqué dans ses livres). Sans doute parce qu’au fil de nos rencontres, fréquentes, pendant des décennies, à Genève et au Mont, nous avons pu nous confier ce qui nous tenait à cœur. Rien non plus sur Philippe Jaccottet, peut-être parce que son exigence indéfectible à discerner contre la mort, malgré l’incertitude, l’illimité dans le plus infime me touche trop et m’intimide.

La poésie, expression d’une expérience?

Selon Gérard de Nerval, la vie du poète doit être celle de tous, ce qui le met en demeure d’avoir à délivrer une parole universelle, à partir de ce qu’il vit dans la nature et dans sa relation au monde des hommes.

Tous vibrent aux formes, aux couleurs, aux frémissements d’une nature recueillie dans leurs corps; tous s’enchantent de la beauté des âmes, quand elles sont belles; tous revivent à la noblesse des comportements, quand ils apportent la paix. Mais tous sont confrontés à leur mort, celle de leurs proches, aux charniers de l’Histoire, à l’usure des civilisations et à la vulgarité de leur époque. Ecartelés entre la vie et la mort, il leur faut trouver une façon d’exister. Laquelle?

Chacun élabore sa réponse dans la peine, compte tenu de son expérience propre. A titre d’exemple en voici trois. Hölderlin assignait à la poésie la tâche surhumaine de préparer le retour des dieux enfuis, y compris celui de Jésus. Il le fit au prix de sa raison. Leopardi, traversé par la révélation du Néant, au temps de son adolescence, savait que tout était perdu. Mais soutenu par les beautés éphémères du monde, il célébrait la dignité humaine, en attendant la destruction. Roud, « admis vivant à l’éternel » lors d’une expérience unique et fasciné par le chant franciscain de « notre sœur la mort corporelle » aspirait à la proximité de ses morts: sa mère, des amis, sa sœur. Des mois après le décès de celle-ci, il éprouva sa présence « libérée et joyeuse comme l’infirme miraculée par la mort. » Dans l’Egypte ancienne, on envisageait la mort comme un retour à la maison.

La poésie, une échappée vers Dieu?

La poésie, une échappée vers l’illimité. Chez les poètes que j’aime, la poésie s’enracine dans leur capacité de voir, au moins l’instant de la vision, dans les réalités temporelles et spatiales, une autre réalité: indépendante du temps qui finit et de l’espace qui définit. A les entendre, cette vision de l’âme des êtres et des choses tient à une émotion initiale, source du poème qui viendra ou qui ne viendra pas. Cette émotion – d’ordre spirituel, me semble-t-il – le poète peut la désirer, mais pas la provoquer, parce qu’elle est toujours donnée. Sur ce point essentiel deux poètes aussi dissemblables qu’Haldas et Jaccottet se rejoignent dans un parfait accord.

Pour illustrer le phénomène de la vision poétique, voici l’exemple de Zundel. Il est au repos dans la chapelle des Médicis. Soudainement la beauté objective des allégories de Michel-Ange s’anime en une ronde majestueuse qui emmène notre homme, désormais oublieux de ses propres limites. Il est dans la beauté et la beauté est en lui. C’est tout. Il faut aux poètes les mots les plus justes pour nous offrir le dedans du monde.

Dans la mesure où la vie d’un poète est devenue celle de tous, il offre à tous son univers.

Le croyant, comme le poète, ne parle pas d’abord de ce qu’il sait, mais de ce qu’il expérimente. « Je ne sais rien de Dieu, j’essaie de le vivre. » Ou encore: « Je ne conçois rien, je témoigne… » écrira Zundel.

(L’abbé Vincent a bien connu l’abbé Zundel, poète et mystique, une figure qui en intimidait plus d’un, mais avec lequel il avait une relation plus simple que beaucoup, car nous dit-il, « je le faisais rire… ». Il a récemment évoqué sa relation avec l’abbé Zundel, dans le cadre des conférences du Centre Catholique à Lausanne, ce qui a donné lieu à une petite plaquette.[1. Cf Maurice Zundel, le rayonnement d’un mystique, à paraître en automne 2014 aux éditions Ouverture, au Mont sur Lausanne.])

Dieu caché, Dieu présent?

Au début de son Evangile Jean rapporte l’entretien de Jésus avec une femme de Samarie. Dieu est une intimité pure. A la lecture de ce passage, on s’aperçoit que Dieu a changé d’adresse. Il n’habite plus au temple, Il réside, désormais, au fond de la personne humaine, charge à elle d’en reconnaître la Présence.

En outre, à la fin du même Evangile, on constate que l’identité traditionnelle de Dieu a, elle aussi, radicalement changé d’allure. Au lieu d’un roi des rois, seul sur son trône et revêtu de tous les pouvoirs imaginables, Jésus parle de trois personnes qui vivent en communauté d’amour: le Père, le Fils et l’Esprit, dont l’unité repose sur le don spontané et sans faille de chacune d’Elle aux deux Autres. Du coup, le pouvoir de dominer a disparu, au profit du pouvoir de se donner tout. C’est une belle occasion de réentendre ce que Sénèque avait déjà deviné: « Dieu n’a rien, Dieu est nu. »

En conséquence on sent bien que l’intimité divine, dans l’éternelle pureté de ses relations, ne peut se communiquer qu’à une autre intimité: celle de quiconque, lorsqu’elle se fait accueillante. Sinon, dans les grands fonds, Dieu se destine à attendre en aimant et à souffrir de n’être pas encore aimé.

Je crois discerner une similitude entre les expériences divine et poétique, en ce que toutes deux procèdent d’une nécessaire émotion initiale. Mais tandis que le poète tient la sienne du monde, qu’il transfigure en un poème ouvert sur le mystère de ce qu’il voit, celle du croyant lui vient de son Dieu encore caché, qu’il lui faut reconnaître pour Le laisser transparaître dans sa vie, en une Présence souvent silencieuse et toujours rayonnante.

Les deux expériences ne sont pas contradictoires, puisqu’on les trouve réunies chez beaucoup, par exemple François d’Assise, Jean de la Croix et Gérard Manley Hopkins, notamment.

La poésie, peut-elle être un chemin de foi?

Telle que je l’entends, foi en ce que le monde ne se réduit pas au monde: oui, certainement. Foi en Dieu, tout dépend de l’expérience propre de chaque poète. Je m’explique. Hopkins et Jaccottet sont également bouleversés par la beauté des fleurs. Or, un jour qu’Hopkins croit n’avoir jamais rien vu de plus beau que la jacinthe qu’il regardait, il conclut: « Par elle, je connais la beauté de Notre-Seigneur. »

A regret, Jaccottet ne peut pas adhérer à la conclusion de l’Anglais. Cependant, la beauté est bien là, elle lui parle à lui aussi, en silence, au ras du sol, toute fleurie, à la manière d’une rosée de lumière sur une feuille. Que lui dit-elle? Elle l’invite simplement à s’avancer « dans un espace qui pourrait être de plus en plus ouvert (…), hors des plus sombres labyrinthes. »

C’est ainsi qu’à la suite de Novalis, les poètes recueillent, chacun comme il le peut, les signes du paradis épars sur toute la terre.

Gilbert Vincent, vous êtes à la fois un ami qui écoute et un homme de parole…

Au commencement était la relation, écrivait Gaston Bachelard. Et la relation s’inaugure dans une écoute attentive, puisqu’il s’agit d’entrer sans effraction, si possible, dans l’intimité de ceux et celles qui me parlent de vive voix ou par écrit dans l’intimité des choses aussi et dans celle de Dieu évidemment. Après beaucoup d’écoute, j’ose risquer une parole. S’il me faut prêcher sur un texte, j’y pense toute la semaine et je dis ce qui vient. De même pour une personne défunte, j’écoute longuement la famille, les proches, avant d’en faire mémoire.

La poésie, une parole qui relie?

Dans la mesure où la vie d’un poète est devenue celle de tous, il offre à tous son univers. Y entrent les personnes à qui cet univers parle: condition de la relation. Mais comme la poésie procède de la plus haute exigence spirituelle, en touchant les grands fonds des personnes qui l’accueillent, elle relie à soi, aux autres et au monde.

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