Revue Sources

On m’avait suggéré le titre « Sacrées Familles » pour introduire ce dossier. Mais l’expression était lourde de sens apparemment contradictoires. L’un évoquait l’exaspération face à la famille. Nous connaissons le cri d’André Gide: « Familles, je vous hais!« . Une exclamation qui mérite d’être citée intégralement: « Familles, je vous hais! Foyers clos; portes refermées; possessions jalouses du bonheur« . Face à ceux qui le vouent aux gémonies, le clan familial se rebiffe. Nombreux sont ceux qui l’adorent et lui rendent un culte. Il me semble les entendre: « La famille, c’est sacré! ». Et de se référer à la trinité de Nazareth qu’ils imaginent enfouie dans un atelier paisible où le jeune Jésus s’exerce au rabot sous l’œil vigilant de Joseph, tandis que, dans son coin, Marie, attendrie et silencieuse, file sa quenouille. Image d’un bonheur tranquille, mais assurément factice. Même la famille de Jésus ne fut pas à l’abri de perturbations. Si on en croit les évangiles.

Alors j’ai préféré le titre « Familles pour tous ». Non pour plagier un slogan à la mode, mais pour bien en montrer la différence. Un groupe familial n’a nul besoin de recevoir la consécration civile ou religieuse. Seuls ont droit à ces célébrations les couples qui satisfont aux exigences des Eglises ou de l’Etat. La famille, elle, a une envergure plus large. On en parle quand un groupe social se constitue pour donner vie à d’autres êtres humains. Ce qui suppose au départ, bien évidemment, un élément masculin et un autre féminin, qui peuvent prendre les formes les plus variées selon les temps, les cultures et les lieux. Notre Occident semble privilégier la famille nucléaire biparentale. Mais gardons-nous d’oublier l’époque pas trop lointaine où les enfants de nos régions grandissaient à l’intérieur d’un groupe plus élargi, auquel ils appartenaient d’abord. Curieusement, ce qu’ont vécu nos aïeux refait surface aujourd’hui. Les grands-parents prennent une place toujours plus importante dans la garde et l’éducation des enfants. Le lien intergénérationnel, d’abord dévalué, se raffermit.

Quelle que soit sa configuration, la famille est au service de la vie et de l’amour.

De nombreuses configurations familiales ont vu le jour au cours des temps: familles patriarcales ou matriarcales selon la prédominance de l’homme ou de la femme; familles éphémères qui se dissolvent et s’évanouissent dès que les oisillons ont quitté leur nid; familles au très long cours quand les parents demeurent unis une fois passé le temps de la fécondation et de l’éducation de leur progéniture. Familles qui s’accommodent de la polygamie ou de la polyandrie simultanée ou successive, alors que d’autres éclatent dès le premier adultère. Et que dire des configurations modernes: familles recomposés suite à un ou plusieurs divorces, familles monoparentales du fait de la rupture du couple géniteur ou du choix personnel d’un parent ou même des deux. Ah, j’oubliais les familles d’accueil où les parents adoptent des enfants qu’ils n’ont pas conçus, tout en les aimant comme s’ils étaient issus de leur propre chair. Proche de ces derniers, les parents qui recourent à la fécondation artificielle dans le but de se réjouir eux aussi en famille. Un spectre extraordinairement divers. Et je ne suis pas certain d’en avoir fait le tour.

Ce dossier ne veut pas établir une hiérarchie morale entre ces divers groupes familiaux. Même si le christianisme a opté pour une structure particulière et la recommande non sans quelque raison à ses adhérents. Quelle que soit sa configuration, la famille est au service de la vie et de l’amour. C’est à cette aune-là qu’elle doit être mesurée et évaluée. La famille dite chrétienne n’échappe pas à ce discernement. Seul l’Amour est juge.

Notre dossier établit donc le constat de la pluralité familiale. Il constate aussi que le modèle classique est ébranlé. Une évolution réjouissante à plusieurs égards, mais aussi problématique. Il n’y a pas lieu de se lamenter, mais de vivre ces relations qui s’inventent et se cherchent au cœur « des joies, des espoirs, des tristesses et des angoisses » (Gaudium et Spes) de notre monde. Dieu n’est pas absent de ce chantier. C’est notre ferme conviction.

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