Revue Sources

Ayant dépassé (grâce à Dieu!) depuis peu le cap des quatre-vingts ans, je ne peux m’empêcher d’esquisser un bilan. Non pas de ma propre vie, mais des efforts des Eglises pour tisser leur unité, une tâche qui m’occupe depuis quelques décennies.

Comme d’autres artisans d’unité, une image me guida longtemps: la «tunique sans couture, tissée tout d’une pièce à partir du haut» évoquée par l’évangéliste Jean (19,23-24). Alors qu’ils se partageaient les vêtements du crucifié, cette tunique étonna les soldats: ils décidèrent de ne pas la déchirer, mais de la tirer au sort. C’était avant la mort de Jésus, la tunique était une. Au tombeau vide, Pierre ne découvrit que des bandelettes et le suaire roulé à part. (Jean 20,7) Il n’hérita pas de la tunique sans couture, devenue par le hasard propriété d’un obscur soldat.[1] Pierre hérita du suaire, si du moins il le prit. Comme si, dès le début, l’Eglise était revêtue, non pas de la tunique sans couture, mais du linceul marqué par les plaies, les larmes et le sang du Seigneur.

Tunique ou suaire?

La tunique sans couture était pour moi l’image de l’unité de l’Eglise, déchirée par nos mains malhabiles et nos cœurs étroits, tunique à raccommoder, à rafistoler, avec nos mains toujours malhabiles. Mais la tunique a disparu. Reste entre nos mains le suaire du Ressuscité. Devant le tombeau vide et ce suaire bien rangé, nous sommes, comme les Evangiles le disent des premiers témoins: Ou bien tremblants, troublés, tétanisés, ne disant rien à personne, car nous avons peur. (Marc 16,8) Ou hésitant entre peur et joie, nous l’annonçons. (Matthieu 28,8) Ou enthousiastes comme Marie de Magdala: «J’ai vu le Seigneur, et voici ce qu’il m’a dit.» (Jean 20,18) Ces contradictions évangéliques disent notre état à nous, aujourd’hui, entre pusillanimité et audace, nos divisions dans l’annonce du Christ ressuscité.

« Vivre la synodalité, c’est décider de marcher avec les autres, peut-être plus lentement qu’on ne le ferait seul, mais en se réjouissant que le Ressuscité accompagne les marcheurs »

Le suaire entre nos mains est un signe fort, plus que la tunique sans couture. Il dit aux Eglises: «Etes-vous capables de clamer au monde, ensemble, en même temps, d’une même voix: ‘Il est ressuscité, Celui qui fut crucifié et descendit aux enfers! Il vous invite tous et toutes, bons et mauvais, au festin du Royaume.’ Mais que fait là cet étranger, dans la salle du banquet, sans la tunique de fête? – ‘Je n’ai que mon suaire, Maître, dit l’intrus. Souviens-toi, j’étais tout près de toi sur la croix. Souviens-toi de moi dans ton Royaume!’»

Nous ajoutons aux taches du suaire

Chaque fois que nous fêtons Pâques séparés dans de multiples salles du Royaume, chaque fois que nous sommes ici ou là interdits de table au banquet eucharistique des autres, nous ajoutons aux taches du suaire.

Ne rêvons pas! Dès le début, l’unité de l’Eglise ne fut pas un trésor acquis à tout jamais qu’il suffit de conserver, voire de rabibocher, mais une communion à créer, entretenir, nourrir, un tissage à remettre sans cesse sur le métier.

Au premier millénaire de «l’Eglise indivise», les chrétiens se posaient peut-être la même question que nous: «Quand verrons-nous enfin l’Eglise une?» Conflits théologiques, rivalités des sièges primatiaux, interférences politiques, tentations du pouvoir chez les chefs d’Eglise: tel était le terreau humain, trop humain où devait tomber la bonne semence. Mais le meilleur du peuple de Dieu ne supportait pas ces chamailleries, moins encore l’indifférence qui tourne le dos aux autres. Moins encore la communion ecclésiale rompue qui blesse, une fois encore, le Corps du Christ.

L’histoire des Conciles œcuméniques, du 4e au 8e siècle, n’est pas un long fleuve tranquille où les évêques, de leur barque, se seraient contentés de proclamer: «Voyez qu’il est bon d’habiter ensemble comme des frères!» Chaque fois qu’une crise éclatait, l’impatience de quelques-uns tentait de construire une communion capable de témoigner de «ce qui est cru partout, toujours et par tous».[2]

Des îles à l’archipel

Aujourd’hui, c’est une autre image, moins tourmentée, qui occupe mon esprit. Depuis quelques mois tournent dans ma tête ces vers du poète anglais John Donne, mort en 1631:

«Nul n’est une île en soi suffisante.
Tout homme est une parcelle de continent,
une partie du tout.»

Comme certains d’entre vous, je les ai découverts il y a longtemps, en 1956, au début d’un livre de Thomas Merton. Leur petite musique me revient inlassablement chaque fois que j’évoque la situation de l’Eglise, de nos Eglises.

Iles éparses, les Eglises sont à la surface de l’eau des nénuphars épanouis ou flétris, isolés. Tantôt elles se tournent le dos, s’éloignent ou feignent de se rapprocher, dans un lent ballet dont nos yeux peinent à discerner le sens. L’écume des jours ressemble à un jeu de rôles: les cathos, les orthos, les protos, sans oublier les évangélos, selon le langage familier des sacristies. Ou des jeux de miroirs, quand nous croyons percevoir chez l’autre l’image que nous nous en faisons. Ou des jeux de langage, quand les mots de la tribu dissimulent les réalités. Or, les nénuphars plongent leurs rhizomes, ce qui est enraciné, dans une terre commune, quoique invisible. De même, les îles communiquent entre elles, sans qu’on le voie, dans la paix des profondeurs, dans un fond commun, l’Evangile et le baptême dans la foi.

S’il est illusoire, aujourd’hui, de réunir les Eglises en un continent sans visas, sans limites, sans exclusion, comment ne pas vouloir qu’un archipel les rapproche? La mondialisation interdit aux Eglises le quant-à-soi, l’autarcie. Des Eglises autonomes, autosuffisantes, autocéphales deviennent des Eglises autologales, chacune dans son coin parlant d’elle-même, selon ses propres règles, son propre code de valeurs. Réunir «la Parole en archipel» (si l’on peut détourner ce titre de René Char), c’est reconnaître que «nul n’est une île en soi suffisante».

«N’oubliez pas l’hospitalité

On peut aimer être un insulaire. L’actualité récente le montre. Mais quand on vit en Eglise, de l’Eglise, c’est une illusion mortifère. Ce que j’aime dans l’Eglise – dans mon Eglise quand elle ouvre ses portes – c’est son hospitalité. Quand elle se souvient des mots de la Lettre aux Hébreux: «Que demeure l’amour fraternel! N’oubliez pas l’hospitalité: grâce à elle, sans le savoir, quelques-uns ont accueilli des anges.» (Hébreux 13,1-2) L’auteur fait allusion à Abraham et Sara qui, sans le savoir, accueillirent sous le chêne de Mambré des messagers du Seigneur, le Seigneur lui-même. (Genèse 18,1-17) J’aime mon Eglise quand elle se souvient qu’elle a fait de l’hospitalité d’Abraham l’icône de la Trinité. Et donc l’icône de l’Eglise.

Mais la douleur est grande quand dans mon Eglise trop d’orthodoxes crient à l’hérésie, au schisme, discréditent ces chrétiens hétérodoxes qui ne pensent pas en tout comme eux, qui ne s’organisent pas ou ne prient pas comme eux, qui ne tirent pas de l’humus commun les mêmes éléments nutritifs. La douleur est grande quand ailleurs l’autorité exacerbée annihile le sacerdoce commun des baptisés. La douleur est grande quand des Eglises font chambre à part, hasardant leur destin isolé sur des terres incertaines où seule l’aide des autres permet de progresser.

Rétablir la conciliarité dans l’Eglise du Christ, c’est choisir la concertation plutôt que l’aventure solitaire. Vivre la synodalité, c’est décider de marcher avec les autres, peut-être plus lentement qu’on ne le ferait seul, mais en se réjouissant que le Ressuscité accompagne les marcheurs, «leur expliquant ce qui est dit de lui dans les Ecritures». Pouvoir se dire l’un à l’autre, d’une Eglise à l’autre: «Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous lorsqu’il nous parlait en chemin?» Il fallut que la fraction du pain révélât le compagnon mystérieux. (Luc 24,24-32)

Que le dialogue entre les chrétiens, entre leurs Eglises se fasse dans la vérité et la charité! Que la charité préside à tout! J’aime bien que la charité devienne amitié, quand «l’amour fraternel et tendre nous lie dans une estime réciproque» (Romains 12,10). Il arrive que les grands chefs de grandes Eglises nous en donnent le goût. Que les rencontres plus modestes entre croyants de tous les crus en répercutent la saveur.


Noël Ruffieux, laïc orthodoxe, fut longtemps responsable de la Paroisse orthodoxe de Fribourg et président de la Commission œcuménique de la région de Fribourg.

[1] Sur la destinée historique ou légendaire de la tunique, la page Sainte tunique de Wikipédia donne des informations intéressantes.

[2] Vincent de Lérins (5e siècle), Commonitorium I, 2.

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  • François Gachoud

    Merci Noël de nous inviter à cette vigilance constante sur le chemin de la voie de l’oecuménisme. Tu as raison de nous renvoyer avant toutes choses au signe le plus rassembleur: travailler à nous unir pour proclamer encore et toujours l’Evènement fondateur de notre foi. »Le suaire entre nos mains est un signe fort, plus que la tunique sans couture. Il dit aux Eglises: «Etes-vous capables de clamer au monde, ensemble, en même temps, d’une même voix: ‘Il est ressuscité »?
    Tu nous rappelles aussi que « nul n’est une île en soi suffisante » ( John Donne, poète du 17ème s.). Soyons donc réalistes! Comme tu l’affirmes avec avec une belle image, « les Eglises sont à la surface de l’eau des nénuphars épanouis ou flétris, isolés. » Mais si nous développons l’hospitalité et le partage fraternel loin des querelles schismatiques, nous pouvons avancer, par la vertu de notre statut de baptisé et la communion à la fraction du pain dans l’union de la prière vivante.


  • Pierre X. Angleys

    Magnifique image, en effet, ces nénuphars, merci beaucoup !


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