Revue Sources

Bernard Cattanéo imagine la rencontre au Latran de Dominique et François, venus l’un et l’autre à Rome faire confirmer leur intuition missionnaire et évangélique. Cet événement, sans doute légendaire quoique vraisemblable, dit bien la convergence spirituelle des deux saints et la proximité des deux Ordres fondés par eux. Encore de nos jours, Franciscains et Dominicains se réclament, ne serait-ce que le jour de leur fête, de la double paternité de François et Dominique.

Le voyage à Rome que j’entrepris en ce temps-là fut pour moi l’occasion d’une rencontre dont je ne soupçonnais pas d’emblée l’importance: celle du frère François d’Assise. L’homme qui parlait aux oiseaux, telle était la façon dont on me le présenta. Il venait implorer le Saint-Siège pour la même raison que moi: habité d’une certitude et convaincu d’être appelé, il avait réuni quelques compagnons qui souhaitaient partir mendier sur les routes et prier pour le pardon universel.

Le rêve du pape

Il paraît, me dit-on, que le Pape a rêvé votre rencontre! Je ne pouvais le croire: comment moi, Dominique, petit religieux anonyme, aurais-je pu hanter les songes du Pontifex?

Mais si, insistait-on, il t’a vu qui retenait les colonnes branlantes de l’Eglise, puis rejoint par François qui te serrait dans ses bras. Que je fusse très sceptique ne m’empêcha pas de demander au Seigneur, si telle était sa volonté, de me donner les moyens de répondre à cette attente. Et je manifestai le désir de voir François d’Assise, petit frère de Dame pauvreté. Dans les prémices de la nuit romaine, rafraîchie par le souffle léger de l’automne commençant, nous nous rejoignîmes dans la basilique Saint-Jean.

« Frère Dominique, dit-il, si tu doutes trop de toi, tu n’avanceras pas dans le Seigneur »

Le Latran était calme, déserté par les prélats du concile au soir d’une rude journée. Frère François, tout menu dans sa bure grise, pieds nus sur le pavé froid, s’avança vers moi bras ouverts. Je fus saisi par son sourire et la profondeur de son regard. Nous nous donnâmes l’accolade en silence. Ainsi rencontrais-je cet apôtre du Seigneur qui marchait sur la même route que moi.

«Que Dieu te bénisse, frère Dominique, je suis heureux de te connaître», me dit-il de sa voix chantante. A genoux, nous rendîmes grâce, puis, deux heures durant, nous disputâmes en arpentant en tout sens l’église et le cloître. Chacun de nous, dans sa soif ardente de suivre Jésus-Christ, insistait sur les principes de vie qui lui semblaient essentiels. Je me surpris à vanter longuement les vertus de la réflexion, de la prédication, de la charité. François répondait prière, adoration, pauvreté. Il m’écoutait gravement quand j’expliquais comment j’imaginais la vie des prédicants, et j’étais fasciné par la poésie de ses paroles quand il me racontait ses découvertes des merveilles de la création sur les chemins de l’Italie.

Nous étions d’accord!

Nous étions d’accord pour mettre la pureté au centre de nos vies. Les rayons aveuglants de l’amour divin devaient traverser nos âmes et nos corps pour irradier nos frères. Il fallait nous laver de toute poussière pour que rien ne pût entraver le passage de la lumière. Si nous en retenions fût-ce qu’une parcelle, quelle perte c’était pour les hommes qui attendaient de nous leur salut! En écoutant frère François, je pris conscience de ma médiocrité. Je le vis si translucide que je le suppliai d’intercéder pour moi auprès du Tout-Puissant afin que je ne fusse pas trop indigne de la mission qui m’était confiée.

Il me sourit: «Frère Dominique, dit-il, si tu doutes trop de toi, tu n’avanceras pas dans le Seigneur, aie confiance, aime, et tu pourras à jamais chanter la gloire de Dieu». A son tour, il sollicita ma bénédiction. Il ne savait pas encore si le Pape reconnaîtrait son œuvre, et sa confiance fût-elle totale dans la bonté du Très-Haut, il me demanda quand même de prier pour lui. Comment pouvais-je refuser, moi qui, non moins inquiet, attendait aussi le verdict de Rome? Et du long moment d’adoration que nous passâmes ensemble prosternés au pied de l’autel demeure pour moi le souvenir intense d’une communion parfaite entre deux hommes arrivant d’horizons différents, brûlant d’une même flamme et destinés à une mission semblable. Réconcilier les ennemis de Dieu, accorder le pardon des péchés, enseigner la vraie foi, régé-nérer le monde dans le secret des cœurs: François et moi y étions consacrés. Puis, à regret, nous nous quittâmes. [1. Extrait de Bernard Cattanéo, Moi Dominique, Paris, DDB, 2001, p. 112-114.]

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