Revue Sources

La situation du chrétien est paradoxale. Il est un compagnon de l’Epoux, quelque peu enivré par la Bonne Nouvelle (2,19,22), mais il se trouve aussi désorienté par cette Bonne Nouvelle qui entraîne le refus de Jésus et souvent la persécution du disciple. Il est un disciple en chemin, souvent aveuglé, mais patiemment guéri par le Maître et remis sur le chemin.

Jésus déjà peinait à évangéliser

Confronté à toutes sortes de déviations, Paul exhortait son disciple bien-aimé, vers la fin du ler siècle: « O Timothée, garde le dépôt. » (1Tm 6,20). Mais on ne garde pas le dépôt de la foi comme un coffre-fort ou un dépôt de munitions. Paul précise heureusement: « Garde le bon dépôt avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous » (2Tm 1,14). La transmission de la foi n’a rien de statique, elle requiert le secours de l’Esprit.

Citons la prière que tout Juif récite deux fois par jour, le Shema Israël: « ECOUTE, Israël! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur; tu les répèteras à tes fils; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout; tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville. » (Dt 6,4-9). C’est éclairant: la foi concerne la totalité de l’existence humaine: à la maison et sur la route, debout ou couché, l’espace privé et public! L’effort de sa transmission sera donc coextensif à toute la vie des croyants, au moins comme visée.

La formation du croyant se révèle complexe, mais elle l’est plus encore en contexte de sécularisation, les repères s’effaçant de la vie sociale, le milieu familial même sain étant très vite relayé par d’autres voix. L’individualisme règne et les institutions, dont l’Eglise, doivent désormais prouver leur crédibilité. C’est vrai, mais j’observe que déjà dans l’évangile, Jésus lui-même peine à évangéliser ses disciples. A la fin de sa vie, il va jusqu’à confier: « J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant; lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. » (Jn 16,12-13). L’évangéliste Jean a même fait du quiproquo une constante de la relation des disciples à lui. Ils doivent toujours ouvrir leur esprit et progresser dans la compréhension de l’enseignement de leur Maître, se guérir du malentendu pour accéder à un mieux croire. La difficulté n’est donc pas d’aujourd’hui.

Mais c’est l’évangile de Marc qui est particulièrement apte à nous éclairer, voire à nous consoler, dans la tâche difficile consistant à faire connaître le Christ. Le second évangile ne commence pas par un récit d’enfance, mais ouvre d’emblée son œuvre sur « Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu« . Il ne s’agit pas ici du livret (cette acception date seulement du IIe siècle) mais de la Bonne Nouvelle. « Croyez en l’Evangile » proclame Jésus (1,14); il s’agit de perdre sa vie, ou de laisser père et mère, « à cause de l’Evangile » (8,35; 10,29); il faut que l’Evangile soit prêché aux païens puis au monde entier (13,10; 14,9). Ces paroles visent clairement la prédication à venir: pour Jésus, un futur; pour nous: notre présent. Or selon Marc, cet Evangile proclamé a un « commencement ». Par où faut-il donc commencer?

Deux boussoles

Avant même que Jésus ait engagé son ministère, Marc donne aux croyants deux boussoles, afin qu’ils ne s’égarent pas, trouvent la juste orientation pour écouter, puis suivre Jésus. « Comme il est écrit dans le livre du prophète Isaïe…« . Le commencement du kérygme invite le croyant, ici et maintenant, à se mettre à l’écoute de l’Ecriture qui annonce un messager « Voici j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer TON chemin. Une voix crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers« . La marge de nos bibles indique que c’est une citation mêlée combinant des renvois à Isaïe (40,3) mais aussi à l’Exode (23,20) et au prophète Malachie (3,1). Pour bien saisir ce qui advient dans l’annonce de la Bonne Nouvelle, Marc nous renvoie donc à l’exode où Dieu promet à Moïse l’envoi d’un messager, puis à Malachie – dernier des prophètes – où la voix d’Elie prend le relais de celle de Moïse (3,22-24). Le Messie apparaît ainsi comme un nouveau Moïse, précédé d’un nouvel Elie. Jésus dira clairement que cet Elie attendu était Jean-Baptiste (9,13). Cette promesse concernait les voies de DIEU à préparer, mais voici que TON chemin désigne maintenant Jésus. Affaire à suivre…

On ne peut croire en Jésus sans amour ni liberté.

L’autre boussole est donnée à la scène du baptême avant que Jésus ne commence sa mission: alors que les cieux se déchirent, la voix du Père se fait entendre. Selon Marc, cette voix est perçue par Jésus seul. La scène n’est pas encore publique comme elle le devient dans les autres évangiles, mais le lecteur y assiste et entend: « Tu es mon Fils bien-aimé« . Il y a un seul passage de l’Ancien Testament où les cieux se déchirent: c’est en Isaïe 63,19: « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais! » mais qu’il faut resituer dans tout un ensemble (63,7 à 64,11). C’est une puissante méditation sur l’histoire d’Israël qui, blessé par ses fautes, crie vers son Seigneur: « Où est-il celui qui mettait au milieu d’eux son Esprit saint? Celui qui accompagna la droite de Moïse de son bras glorieux… c’est toi Seigneur qui es notre Père, notre Rédempteur… Ah! si tu déchirais les cieux et si tu descendais. » Et voici que les cieux se déchirent, la voix du Père se fait entendre en même temps que l’Esprit Saint atteste sa présence: c’est vraiment une nouvelle entrée en Terre promise et une nouvelle Pâque qui se préparent, au bord du Jourdain. Le lecteur est avisé, guidé par ces deux boussoles. Et maintenant Jésus va commencer son ministère. La position du chrétien est paradoxale: équipé de ces deux boussoles par l’évangéliste, il a pourtant tout à découvrir, à redécouvrir.

Les limites de la parole

D’emblée rien n’est simple. A la synagogue de Capharnaüm (Marc 1,21-28), Jésus enseigne (4 fois Marc insiste sur ce fait d’enseigner et qui plus est: un enseignement donné avec autorité). Pourtant, il n’y a aucun contenu à cet enseignement: seulement un « Silence! » ou plutôt un « ferme-la » (l’expression est vulgaire) adressé à cet homme possédé qui criait: « Je sais qui tu es. Le Saint de Dieu« . Les mots semblent justes, mais les mots seulement. Il n’y a pas là de relation à Jésus. Or qu’est-ce qu’une confession de foi sans relation? Pire: cet homme semble utiliser son savoir pour se protéger de Dieu! Pour sa défense, reconnaissons qu’il est « possédé », on dira: sous influence. Il n’est pas vraiment lui-même, et Jésus ne peut accepter qu’un homme le confesse sans amour et sans liberté. Il enseigne avec autorité, mais non par des paroles revendiquant cette autorité. Sa présence et la rareté d’une parole de libération font sens. D’où ce « ferme-la!« , intimé à cet esprit mauvais afin que l’homme possédé retrouve sa liberté.

Un peu plus loin, Jésus guérit un lépreux, signe messianique par excellence (cf. Mt 11,5). Cet homme arrache pour ainsi dire sa guérison (sa purification, dit l’évangile) à Jésus, lequel lui commande de n’en rien dire, mais d’aller se montrer au prêtre. Charge à ce dernier de déchiffrer ce signe et peut-être d’advenir ainsi à la foi. Mais au lieu de cela, le lépreux va proclamer partout le miracle, empêchant ainsi Jésus d’entrer dans une ville. Il se doit de résister au succès, y trouvant peu de foi parce que peu d’écoute.

Jésus poursuit en guérissant le paralytique (spirituellement et physiquement) puis l’homme à la main desséchée, mais c’était un jour de sabbat, et voilà que s’élève la terrible accusation: « il blasphème! » (2,7), et on complote déjà pour le perdre (3,6). L’Evangile ne soulève donc pas que de l’enthousiasme, et pourtant il s’agit d’actes de libération, d’espérance face à un sabbat devenu trop formaliste. Jésus inscrit là un vent de liberté. Il fait aussi tomber les barrières, mangeant avec les pécheurs, mais précisément il dérange.

Une adhésion difficile

Mais voilà que les proches de Jésus sont ébranlés par cette étrange irruption du Règne de Dieu qui bouscule bien des attentes. Ils disent « Il a perdu le sens » (3,22), et du dehors (!) le font chercher (3,31), mais Jésus ouvre sa famille à ceux qui sont réunis autour de lui. « Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère, une sœur et une mère. » (3,35). Quant aux scribes, ils font de Jésus un possédé, relevant de Beelzeboul plutôt que de l’Esprit Saint. Ce début d’évangile n’a donc rien d’un fleuve tranquille et d’une paisible catéchèse. L’opposition s’étend jusqu’aux proches de Jésus: il est fou ou possédé!

Une catéchèse sur les flots

Avez-vous remarqué que par trois fois Jésus forme ses disciples dans une barque, et donc, pour un sémite plus habitué aux pâtures et aux déserts qu’à la mer, en plein danger. Une soudaine tempête, comme en connaît le lac de Tibériade, illustre l’ébranlement des disciples repris par Jésus: « Pourquoi avez-vous peur, n’avez-vous pas encore de foi? » (4,40). A Nazareth, le tableau est plus sombre encore: « un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison » confie Jésus. « Et il s’étonna de leur manque de foi » (6,6).

Une seconde fois, c’est après la multiplication des pains. Les disciples ont pris la mer et au milieu de la nuit, les voilà menacés par un vent contraire. « Ayez confiance, c’est moi, soyez sans crainte. » Au comble de la stupeur, ils n’avaient pas compris le miracle des pains, leur esprit était bouché!!! (6,52). Une troisième fois, alors que les disciples sont inquiets de ne pouvoir subvenir aux besoins de la foule (ils n’avaient qu’un pain avec eux dans la barque), Jésus les interroge: « Vous ne comprenez pas encore? Vous ne saisissez pas? Avez-vous donc l’esprit bouché? » (8,14-21).

Des aveugles en chemin

On comprend alors que pour Marc la foi en Jésus suppose à la fois un nouveau regard et un chemin à parcourir. Les deux réalités se superposent. Après l’insistance sur l’aveuglement des disciples, l’évangéliste situe la guérison de l’aveugle de Bethsaïde (8,22-26) que Jésus guérit par étapes, avec force salive, imposition des mains. Une première fois l’aveugle commence à voir mais les gens lui semblent des arbres en train de marcher. La seconde fois seulement « celui-ci vit clair et fut rétabli, et il voyait tout nettement, de loin. » Scène programmatique, mais lente à se réaliser si l’on en croit la suite. En effet, aussitôt après, c’est en chemin (8,27) que Jésus interroge ses disciples, et Pierre proclame: « Tu es le Christ« . Les mots sont justes, mais Pierre s’interpose pour éviter la croix à Jésus. Il a encore bien du chemin à faire pour être à l’unisson de son Maître. Jésus alors annonce pour la première fois sa passion. C’est en chemin aussi (9,30) qu’il leur annonce pour la seconde fois ses souffrances « Mais ils ne comprenaient pas cette parole, et ils craignaient de l’interroger » (9,32). Pire: « en chemin« , ils discutaient pour savoir qui était le plus grand! D’où, en chemin toujours, la troisième annonce de la Passion par un Jésus « qui marchait devant eux, et ils étaient dans la stupeur et ceux qui suivaient étaient effrayés » (10,32). Ce qui ne les empêchera pas de discuter des places d’honneur quand Jésus sera dans sa gloire. Les disciples sont vraiment des aveugles, même si, physiquement, ils suivent le même chemin que Jésus. D’où la portée de la seconde guérison d’aveugle à l’entrée de Jéricho (10,46-52). Bartimée était un mendiant « à côté du chemin ». Guéri, il suivra Jésus « sur le chemin« , image du vrai disciple.


Le frère dominicain Jean-Michel Poffet, bibliste, fut directeur de l’Ecole Biblique et Archéologique de Jérusalem. Il est aussi membre du comité de rédaction de notre revue « Sources ».

 

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