Revue Sources

L’Abbé Jean-Marie Pasquier a écrit cette méditation dans «Viens dans ma ville», une plaquette parue à Neuchâtel alors que l‘Abbé René Castella en était le curé.

Comment fait-on, quand on est enfant de la terre et fils de bouvier, tel Amos le berger de Teqoa pris par le Seigneur de derrière son troupeau, pour devenir « prophète de ville »? Ainsi, à sa manière, René Castella: il a grandi sur les collines et fait ses premières visites de jeune curé sur les alpages, et il est devenu peu à peu, sans rien perdre de ses racines, au long de son ministère à Fribourg et à Neuchâtel, non certes un citadin comme on peut l’être de naissance, mais un « amoureux » de la ville, comme on peut s’éprendre d’une femme étrangère.

Habitée d’une présence

Cette ville qu’on découvre avec un regard neuf, lorsqu’elle s’anime aux premiers rayons du soleil printanier. Tables et chaises sont sorties sur les terrasses, les rues piétonnes deviennent ruche vivante. « Une ville, ça vit ! » Elle change de visage, au gré des saisons et des transformations qui modifient ses places et ses rues, et ses rives… On la regarde avec sympathie, comme une personne qui a pris un coup de vieux et soudain rajeunit, on l’aime, on se réjouit avec elle, ou bien l’on pleure sur elle, comme Jésus sur sa Ville bien aimée.

L’Esprit veut aller partout où les hommes vivent.

On peut aussi la « contempler ». Non comme une divinité, ni comme une Cité sainte, car le monde n’est pas le Royaume et la ville n’est pas l’Eglise. Mais c’est un lieu habité d’une Présence, pour qui sait deviner ce qui se cache derrière les murs, et regarder à l’intérieur, comme le Seigneur lui-même, quand il disait à Paul, à propos de la frivole et païenne Corinthe : « Ne crains pas… car dans cette ville, j’ai à moi un peuple nombreux » (Actes 18, 10). Un peuple secrètement visité par l’Esprit qui précède ses prophètes dans la cité des hommes. « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va » (Jean 3,8).

En réalité, l’Esprit veut aller partout où les hommes vivent, là où ils travaillent et luttent, là où ils souffrent, là où ils aiment. Il ouvre les chemins à l’Evangile, au coeur de cette vie qui nous fait signe. « A travers lui, l’Evangile pénètre au coeur du monde, car c’est lui qui fait discerner les signes des temps – signes de Dieu – que l’évangélisation découvre et met en valeur à l’intérieur de l’histoire » (Paul VI, Annoncer l’Evangile, n° 75).

S’essayer à voir

Evangéliser? N’est-ce pas d’abord, avant de dire ou faire quoi que ce soit, s’essayer à « voir », à la manière des « voyants » qui en Israël annonçaient au peuple ce qu’ils avaient saisi du dessein de Dieu à travers les événements-signes de leur temps? Au risque de déranger parfois, comme Amos au sanctuaire de Béthel, jusqu’à s’entendre dire: « Voyant, va-t-en prophétiser ailleurs!  » (Amos 7, 12).

Savoir regarder le champ du monde et s’émerveiller qu’il puisse devenir champ de Dieu: c’est Jésus exultant sous l’action de l’Esprit Saint et rendant grâces au Père pour tout ce qu’il a révélé aux plus petits (Luc 10, 21).

Tel fut encore le premier apostolat de Barnabé arrivant dans la communauté naissante d’Antioche : « il vit sur place la grâce de Dieu à l’oeuvre et il fut dans la joie… C’était en effet un homme droit, rempli d’Esprit Saint et de foi » (Actes 11, 23-24). Qui, sinon l’Esprit, nous donnera cette foi, cette capacité de « voir la grâce » agissante dans les premiers pas d’une communauté, dans les balbutiements de ceux qui commencent à dire leur foi, de pressentir l’affleurement d’une Présence dans la plus simple rencontre, le temps d’un geste, d’un regard, d’une larme…

Nul besoin d’être apôtre patenté

Il n’est pas besoin pour cela d’être apôtre patenté ou ministre ordonné. L’Esprit de prophétie est offert à tous les fidèles, ministres et laïcs.

Ce sont des fabricants de tentes, Priscille et Aquilas, avec qui Paul travailla à Corinthe, qui prirent chez eux le savant prédicateur Apollos et « lui présentèrent plus exactement encore la Voie de Dieu » (Actes 18, 26). Ce sont les laïcs qui ont pour tâche première « la mise en oeuvre de toutes les possibilités chrétiennes et évangéliques cachées, mais déjà présentes et actives dans les choses du monde » (Annoncer l’Evangile n° 70).

Ce sont des fabricants de tentes, Priscille et Aquilas, avec qui Paul travailla à Corinthe.

Encore faut-il que le prêtre les accompagne et les soutienne – tout en apprenant d’eux souvent – dans cet engagement difficile « au coeur du monde ». Ensemble, nous avons à mener cette recherche contemplative et aimante qui est le point de départ de toute action pastorale : en conseil de communauté, en équipe d’action pastorale, dans un mouvement d’Action catholique, avec une équipe d’éveil de la foi des tout-petits ou un groupe de foyers.

Un peuple immense

Prendre le temps de discerner ensemble, mais aussi partager la Bonne Nouvelle et faire circuler la Parole, la célébrer parfois, et travailler ainsi, par des chemins très divers, à « susciter le peuple de Dieu à partir du peuple de la ville » (J. Comblin). Faire naître et grandir l’Eglise dans la cité, toutes deux en construction permanente. Oeuvres conjointes, entreprises depuis longtemps. Nous construisons sur les fondations posées par d’autres. On ne fait rien de durable sans « mémoire »: la ville en est une qui nous parle des bâtisseurs d’antan. L’Eglise aussi a sa mémoire vivante: les chrétiens vivent d’un patrimoine qu’ils reçoivent et transmettent à leur tour : une « tradition » sans laquelle ils seraient des êtres sans histoire, sans passé ni avenir.

Sur ce chemin, comment ne pas rencontrer le peuple immense de ceux qui cherchent Dieu? Certains viennent de loin: travailleurs migrants, étudiants étrangers, requérants d’asile, chrétiens ou non, tous frères en humanité. D’autres, plus proches par l’origine et par la foi, suivent depuis longtemps ce même Chemin qui est Vérité et Vie. Mais les voies sont encore trop souvent parallèles, entre frères chrétiens de confessions différentes, oui, mais aussi entre catholiques, aux sensibilités si diverses…

Refaire ensemble la route d’Emmaüs, nous redisant notre histoire, nous ouvrant les uns aux autres de nos blessures et de nos souffrances, comme de nos espérances, relisant surtout ces mêmes Ecritures que le Christ nous explique, devenant ainsi toujours plus perméables les uns aux autres, et ensemble au même Esprit, dénouant et retissant avec Lui les fils de la toile… Nous effaçant, comme Marie, devant la Parole du Seigneur, recueillant et célébrant dans l’action de grâces cette vie partagée, nous pourrons alors nous asseoir à cette Table où Jésus rompt le pain. « Sous la présidence d’une icône », celle de la Trinité en qui nous serons un, si nous consentons à l’invitation qui nous presse d’entrer dans cette intimité où le Père se donne, où le Fils se fait notre serviteur, dans la communion de l’Esprit.


L’Abbé Jean-Marie Pasquier est prêtre du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

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