Revue Sources

Pourquoi l’Ordre revendique-t-il ce mot très simple qui orne son blason? Parce qu’il exprime le désir du prêcheur. Il s’est voué à la vérité. «Père, consacre-les dans ta vérité», demande Jésus pour ses disciples.

De Somme en Somme

Cela commence par un long apprentissage, de plus de huit années de formation qui donne suite à un exercice permanent. Il s’agit d’étudier, et pas seulement de se spécialiser sur un sujet isolé, car tout se tient. Il s’agit d’atteindre une sagesse qui vient d’une vision globale, toujours à reformuler, comme le fait saint Thomas qui va de Somme en Somme. Il avait l’impression de ne produire que de la paille mais c’était bien du grain, pour nourrir de nombreuses générations. Comme Salomon, le prêcheur se veut philosophe au sens fort du mot: amoureux de la Sagesse. «Je suis le chemin, la Vérité et la Vie» [1. Jn 14, 6.], dit Jésus. Il est le «Logos» même, écrit saint Jean. La Vérité, ce ne sont donc pas seulement quelques connaissances, ni un système, ni un savoir.

La vérité n’est pas une gnose, c’est Quelqu’un. La Vérité, c’est la Vie, et elle se transmet. Il se forme ainsi une Tradition qui, comme une sève généreuse, pousse à former de nouveaux bourgeons. Alors que le savoir est morcelé, «en miettes» disait St Thomas[2. « Sauve-moi, Seigneur, car il me faut descendre parmi les fils des hommes où les vérités sont en miettes »], des synthèses nouvelles sont possibles, pour un discours pertinent, et de cette vision générale, il faut aussi témoigner.

La Vérité, c’est la Vie, et elle se transmet.

Mais les synthèses n’étouffent pas les questions, la Somme de théologie est d’ailleurs un ensemble de questions. La vérité vivante fait question «Qui est cet homme qui parle avec autorité?[3. Jn 7, 17]».

Comme pour Socrate, la pédagogie du Christ passe par des questions: «Qui suis-je pour vous?». L’Eglise y répond donc mais, contrairement à l’opinion courante, les dogmes n’étouffent pas l’intelligence: ils la stimulent. Ils précisent ce qui est à croire, même si c’est presque impossible à penser. Un seul Dieu, trois personnes. Une seule personne, deux natures… Qui peut expliquer en langage contemporain l’assomption de Marie?

Vérité universelle?

La vérité se veut universelle mais il est bon aussi de percevoir que le statut de la parole n’est pas le même dans toutes les cultures du monde, celui de la vérité non plus. Quand je demande en Amazonie quel est l’état de la piste que je dois emprunter le lendemain, et que l’on me répond que j’ai de la chance car la niveleuse vient de passer, je dois savoir que la réponse n’a rien à voir avec la réalité. Mon interlocuteur cherche avant tout à me rassurer. Dans un monde trop dur, la survie passe par la protection de l’imaginaire. Si je lui reproche, à mon retour, de m’avoir menti, mon interlocuteur répondra, vexé: «mais tu as bien dormi!»

La vérité s’exprime parfois dans le nondit. Il faut savoir comprendre ce qui se murmure, se laisse deviner.

Quand un peuple en écrase un autre, ou en colonise un autre, quand une classe ou un parti recouvre le champ de la communication, la vérité du plus fort s’impose. La vérité du plus faible prend alors des chemins de traverse pour se propager, ceux des petites histoires, ceux des proverbes. La censure ne perçoit pas les subtilités. Il y a plusieurs vérités et celle du méprisé reste inaccessible à celui qui opprime. Woch nan dlo pa kon doulè woch nan sole, la roche, dans l’eau, ne connait pas la douleur de celle qui est au soleil. Zafè kabrit pa zafè mouton, les affaires du cabri ne sont pas celles du mouton. Bay kou bliye pote mak sonje, celui qui a donné un coup peut l’oublier mais la victime y pense toujours[4. Proverbes haïtiens].

«Tu n’as toujours pas compris que ta notion de ‘normalité’ ne vaut que pour un confetti sur la planète?»

Ceux qui ont vécu sous le régime communiste savent ce qu’il en est de la Pravda, la «vérité» officielle. Alors que je m’écriais un jour «c’est pas normal!», un frère m’a doucement fait remarquer:

«Tu n’as toujours pas compris que ta notion de ‘normalité’ ne vaut que pour un confetti sur la planète?» Pour survivre, on se maintient entre deux eaux, entre chien et loup, entre deux vérités, celle de ceux qui souffrent et l’officielle. J’ai connu le temps où, du fait du terrorisme de Sendero Luminoso, au Pérou, il fallait attendre que les gens soient à la frontière de l’ivresse pour deviner ce qu’ils pensaient. Les inhibitions se levaient, et celui qui parlait jouait un peu la comédie, levant le pan du voile, sans engager sa responsabilité. «J’ai dit mais ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est l’esprit d’ébriété, tu as interprété…»

Parfois, dire la vérité est tout simplement impossible. Il y a des tabous, des zones d’ombres qu’il ne fait pas bon dévoiler mais qu’un apôtre, un prophète doit débusquer. Le témoin prend des risques. «Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté.[5. Chanson de Guy Béart.]» Témoin, en grec, se dit «martyr».

Faire la vérité

C’est ainsi que le prêcheur, chercheur de vérité, ne cesse de méditer l’attestation de Jésus sur sa propre mission et la réplique de Pilate. «Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix». «Qu’est-ce que la vérité?[6. Jn 18, 37.]» Le silence qui répondit résonne encore. La vérité était, devant Pilate, un homme enchaîné qu’il savait innocent. Il n’avait pas le droit de s’en laver les mains. Un jour Las Casas dira:

«J’ai vu des milliers de crucifiés». Quand le contemplatif qu’est le prêcheur, perçoit que la vérité, c’est à dire le réel, doit changer, sa prédication invite à l’action. Ses opposants, curieusement, se diront souvent «réalistes». Le «réalisme» des faits, des chiffres, et de leurs intérêts! De quel réel parlent-ils? Du réel d’un moment, figé, mort, castré, qui n’est pas le réel vrai. Car le réel est vivant, il change. Il est la Vie même et, depuis la résurrection de Jésus, il est habité par un Souffle que rien ne peut arrêter. La foi est un ferment d’action et, réciproquement, l’action permet de comprendre, de vérifier, de croire plus encore. La praxis est révélatrice. «Nous ferons et nous comprendrons»[7. Ex 24, 7.], parole du peuple croyant, à laquelle fait écho la parole de Jésus: «Heureux serez-vous si vous le faites»[8. Jn 13, 17]. La vérité est aussi un faire et «celui qui fait la vérité vient à la lumière»[Jn 3, 21]. Puissions-nous, par notre prédication, verbo et exemplo, participer à la transformation d’un chaos informe, défiguré, en un cosmos organisé, humanisé, transfiguré.


Le frère dominicain Michel Van Aerde est le directeur général de l’université dominicaine internationale www.domuni.eu. Il a été provincial de la Province dominicaine de Toulouse et, plus récemment, en Belgique. Il vit au couvent de Bruxelles.


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