Revue Sources

Se poser la question du temps dans la perspective de la foi chrétienne et de sa liturgie, c’est se demander sous quelle influence vivons-nous. Au rythme de quoi ou de qui? Comme les autres hommes, les chrétiens suivent le rythme du soleil et de la lune, mais ils croient que le soleil et la lune sont des créatures de Dieu, qui a dit: « Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit; qu’ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années », et qui « fit les deux luminaires majeurs: le grand comme puissance du jour et le petit comme puissance de la nuit, et les étoiles» Genèse 1, 14 ss.

Au rythme du Christ

Le temps des croyants, rythmé par les rassemblements de prière et les célébrations, qu’on appelle temps liturgique, est donc sous l’influence du soleil et de la lune, mais pas tout à fait, parce qu’au-delà du soleil (ou de la lune), les chrétiens se mettent au rythme du Christ. Ils ne vivent sous l’influence du soleil que provisoirement. Cela vaut mieux que de vivre comme des girouettes, sans autre repère que le désir de l’instant. Pour nous, le Christ désormais ressuscité et vivant est notre point de repère ultime et décisif. Bien mieux que le soleil, parce que le Christ est LE soleil véritable et sans déclin, qui ne se couche pas et nous fait entrer déjà dans l’éternité, alors que nous sommes encore engagés dans le temps. Le dimanche, jour du Seigneur ressuscité, participe de ces deux dimensions: c’est le premier jour de la semaine et c’est déjà le huitième jour qui nous fait passer au-delà du cycle temporel dans l’éternité de Dieu, dans l’accomplissement de ses promesses. On comprend que le chiffre 8 ait une telle importance dans la tradition chrétienne et qu’il soit devenu le chiffre du baptême. Le nombre 8, en effet, est l’addition de 7, chiffre de la perfection créée, et de 1, chiffre du Saint-Esprit qui vient achever l’œuvre de création. Ce symbolisme du Saint-Esprit s’épanouit dans la fête de la Pentecôte placée sous le chiffre 50, addition de 7 x 7 – la perfection créée au carré! – et de 1, le petit « plus » décisif du Saint-Esprit.

Au fil des jours et des nuits

La dimension symbolique du temps liturgique ne s’arrête pas là. Pour un chrétien, le cycle de chaque jour et de chaque année représente symboliquement les étapes de la vie du Christ et celles de la vie du croyant. Prenons le cycle quotidien du soleil qui se lève, atteint son midi puis se couche. A travers les prières du matin (laudes), de midi et du soir (vêpres), nous suivons au quotidien une initiation qui doit se réaliser sur l’ensemble de notre vie chrétienne.

Au matin, je me laisse réveiller par le soleil et par toute la création qui se découvre à moi sous une lumière nouvelle. Je renais pour ainsi dire, je m’émerveille comme un enfant qui découvre le monde. La prière que je partage est d’abord une prière de louange, d’émerveillement. Au soir, quand le soleil se couche, mon émerveillement a passé à travers l’épreuve du travail et des peines de la journée. Je découvre alors dans les joies et les peines partagées, dans les événements apparemment décousus de ma vie, le fil d’une histoire où Dieu manifeste sa présence. Ma louange du matin, enrichie du combat de la journée, peut devenir action de grâces adressée au Père, pour le Christ, par Lui et avec Lui. Je puis au moment de m’endormir (complies) redire les paroles de Syméon: « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole » (Lc 2,29). Dans une confiance sans réserve, je m’abandonne entre les mains du Père, comme le Christ sur la Croix. J’aborde le sommeil de la nuit comme si c’était déjà le passage de la mort, pour me réveiller au jour nouveau de ma résurrection.

Pour un chrétien, le cycle de chaque jour et de chaque année représente symboliquement les étapes de la vie du Christ.

365 jours de prière ne suffisent pas pour achever cette initiation à la grâce et à la joie de Dieu. Les psaumes sont nos guides privilégiés. Ils nous font découvrir une joie d’autant plus forte et résistante qu’elle passe l’épreuve des angoisses, des déceptions et de tous les sentiments contradictoires qui peuvent nous habiter. Il faut toute une vie pour s’initier à la joie que Dieu nous donne. Toute une vie où la prière tient du combat de celui qui prie à temps et à contre-temps. A force de suivre le cycle des jours et des saisons, on finirait par subir le temps. Mais la vocation du chrétien est de vivre au rythme du Christ, de participer à sa mort et sa résurrection, à son combat et à sa victoire, être libre par rapport au cycle des jours et des saisons. Cette liberté se manifeste de plusieurs façons. Suivant le précepte du Seigneur « Veillez et priez », les moines se mettent en prière avant le lever du soleil (vigiles ou matines). Ils manifestent l’ardeur de leur désir de salut pour le monde et pour eux-mêmes. Ils confessent en même temps Jésus ressuscité, Soleil sans déclin, par opposition à l’autre soleil dont ils peuvent désormais se passer.

Le Kairos

Si la vie familiale, professionnelle et sociale nous empêche de veiller comme les moines (sauf à la Vigile pascale!), elle nous présente suffisamment de surprises et d’imprévus qui sollicitent notre charité. Pour peu que nous soyons prêts à rompre le rythme habituel, à changer notre horaire. Le temps ici se présente sous une autre dimension, celle du « kairos », le temps à ne pas manquer, par opposition au « chronos » imperturbable.

On demandait au comédien Damien Ricour, auteur du spectacle « Bienvenue au paradis », quelle était la difficulté particulière qu’il avait rencontrée pour entrer dans le rôle du Christ. Sa réponse fut que le Christ était la seule personne qui vivait dans le présent, présent sans réserve aux personnes qu’il rencontrait, alors que tous les autres ne peuvent jamais être pleinement présents. Ils sont trop occupés par les soucis du lendemain ou par la mémoire du passé. Le secret de la réussite du comédien qui s’investit dans ce rôle est simplement d’être là, présent. Cette façon d’être n’est-elle pas aussi le secret de la disponibilité du disciple à son Dieu et à son prochain? La porte d’entrée de l’éternité dans le temps? Dans cette perspective, on pourrait dire que le temps de la prière, en nous libérant pour un moment de la pression du passé et du lendemain ainsi que du stress envahissant est une entrée dans l’éternité de Dieu. Un moment assez différent de l’accueil du prochain qui frappe à notre porte à l’improviste. Mais ces deux moments sont complémentaires.

L’année liturgique

La dimension symbolique du temps liturgique se déploie avec des richesses spécifiques dans le rythme de chaque année, dans le déroulement de ce qu’on appelle l’année liturgique. Le cours des saisons se prête à un symbolisme « naturel » qu’on reconnaît facilement: de la nuit de l’hiver au plein midi de l’été en passant par le réveil du printemps et les fruits de l’automne. C’est dans ce symbolisme que s’enracine la symbolique de l’année liturgique chrétienne. Le changement de saisons ne renvoie pas seulement à l’action du Créateur dans sa création, mais aussi à l’action du Dieu Sauveur qui intervient dans l’histoire des hommes. La foi en Christ, Soleil sans déclin, est présente dans la date de Noël, le 25 décembre, qui était aux premiers siècles de l’ère chrétienne la date du solstice d’hiver, le jour où le soleil recommençait à croître. Nous avons déjà évoqué Pâques et la Pentecôte qui marquent le début et la fin du temps pascal, le premier temps fort de l’année liturgique, suivi par le temps de Noël qui se termine avec la fête du baptême du Seigneur. Il faudrait évoquer le Carême et l’Avent ainsi que les solennités et les fêtes qui parcourent l’année. Autant d’occasions de faire mémoire des événements de la vie du Christ et de l’histoire du salut.

Eternel aujourd’hui

« Faire mémoire »: voilà bien une activité vitale pour notre vie chrétienne. Elle détermine notre rapport au temps. Si notre vocation est de suivre le Christ, de vivre à son rythme, notre capacité d’oubli exige que nous ayons besoin de fêtes et de célébrations régulières pour raviver notre mémoire. Ce qui est plus facile quand on le fait en communauté. Nous faisons ainsi mémoire de certains événements du passé qui sont « fondateurs » pour nous. En tout premier lieu les événements de la vie du Christ qui nous font comprendre et dire que Dieu nous aime.

Mais Dieu nous aime à sa manière qui dépasse notre entendement. On peut dire avec indifférence: Dieu n’existe pas ou: Dieu peut exister. Mais on ne peut vraiment dire: Dieu m’a aimé et ne m’aime plus, ou encore, Seigneur, je t’ai aimé, mais maintenant je ne t’aime plus. Cette « spécificité » de l’Amour de Dieu fait que la fête de Pâques soit bien davantage qu’un simple acte de mémoire ou une cérémonie du souvenir où nous évoquons un bienfaiteur disparu. Non. L’amour de Dieu pour nous se conjugue toujours au présent. Le Père m’aime maintenant tel que je suis. Il me le manifeste par le Christ Ressuscité qui révèle la puissance, la fidélité de l’Amour du Père. Ainsi chaque événement du passé où Dieu a manifesté son amour reste présent. Ainsi chaque Jeudi Saint on peut dire: Aujourd’hui, le Christ nous donne l’Eucharistie, le sacrement de sa Présence sous les espèces du pain et du vin. Chaque Vendredi Saint, on peut dire: Aujourd’hui, le Christ est arrêté, crucifié, mis à mort pour notre salut. De même, on peut dire aussi: Aujourd’hui, Jésus est baptiséAujourd’hui, Jésus est transfiguréAujourd’hui, Jésus guérit.Aujourd’hui, le Christ me parle. De là le poids de ces refrains traditionnels du temps de Noël ou de Pâques: Aujourd’hui nous est né un SauveurAujourd’hui, le Christ est ressuscité, ou encore: Ce jour que fit le Seigneur est un jour de joie, alléluia! Le Père nous aime aujourd’hui; son amour est fidèle; il ne nous abandonne pas à la mort et nous le prouve en ressuscitant son Fils.

Voilà bien le secret de notre rapport au temps: vivre l’ordinaire du quotidien de façon à y reconnaître l’extraordinaire de Dieu.


Philippe de Roten

Philippe de Roten

Le frère dominicain Philippe de Roten, prieur du couvent St. Hyacinthe de Fribourg, est aumônier de l’Université de cette même ville. Ses études théologiques furent couronnées par un doctorat en liturgie.

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