Revue Sources

On observe une tension dans l’évangile entre le dedans et le dehors. Spontanément on penserait que les disciples et les proches de Jésus sont ceux du dedans, alors que les foules, les pécheurs et les adversaires sont ceux du dehors. Mais à qui veut bien lire attentivement les Ecritures, la situation se révèle beaucoup plus complexe.

Jésus ne franchit que rarement les frontières d’Israël, mais il le fait, et surtout il ne cesse de mettre en lumière les ressources spirituelles et la foi de ceux du dehors, appelant ainsi à la conversion ceux du dedans! Nous allons rappeler ici quelques textes des évangiles qui rendent compte de cet étrange renversement.

L’Evangile chez les païens

Jésus affirme à la fois sa mission prioritaire auprès des brebis d’Israël et la nécessité de prêcher l’Evangile à toutes les nations. En fait, cette ouverture aux païens relèvera de la mission de Paul, des apôtres et de l’Eglise, mais Jésus l’amorce déjà lors de son ministère public. S’il offre du pain aux foules, à l’intérieur des frontières d’Israël (Mc 6,30-44) il le fait aussi pour les païens, dans une seconde multiplication des pains en territoire étranger, dans la Décapole (Mc 8). C’est aussi dans le territoire de Tyr (le Liban actuel) qu’il va guérir la fille d’une syro-phénicienne. Jésus résista à sa demande, lui signifiant son envoi aux fils d’Israël: « il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens« . Mais cette païenne n’eut pas peur d’insister: « Oui, Seigneur! Et les petits chiens, sous la table, mangent les miettes des enfants! » (Mc 7,24-29), parole qui lui vaudra la guérison de sa fille.

Cette femme n’est pas seule à être attirée par Jésus; les foules viennent à lui, pas seulement de la Judée et de Jérusalem, mais encore « de l’Idumée, de la Transjordane, des environs de Tyr et de Sidon » (Mc 3,7-8). C’est aussi sur l’autre rive du lac, au pays des Geraséniens, que Jésus guérit un homme possédé non seulement par un démon mais par une légion d’esprits mauvais (Mc 5,1-20). C’est encore en territoire païen, à Césarée de Philippe, que Jésus provoque ses disciples: « au dire des gens, qu’est le Fils de l’Homme? » (Mt 16,13ss). Les voilà obligés de se situer par rapport aux opinions qui circulent et c’est Pierre qui, au nom des Douze, va confesser Jésus comme Messie et Fils du Dieu vivant.

L’Evangile aux frontières

Même lorsqu’il ne les franchit pas, le ministère de Jésus se déroule aux frontières. Matthieu aime à le souligner quand Jésus quitte Nazareth pour s’établir à Capharnaüm: « ayant appris que Jean avait été livré, [Jésus] se retira en Galilée et, laissant Nazara, vint s’établir à Capharnaüm, au bord de la mer, sur les confins de Zabulon et de Nephtali, pour que s’accomplît l’oracle d’Isaïe le prophète: Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Route de la mer, Pays de Transjordane, Galilée des nations! Le peuple qui demeurait dans les ténèbres a vu une grande lumière; sur ceux qui demeuraient dans la région sombre de la mort, une lumière s’est levée. » (Mt 4,12-17).

Ceux du « dedans » seraient-ils finalement aussi largement des gens du « dehors »?

Le village de Capharnaüm est donc établi à une frontière: de l’autre côté du lac, c’est le territoire païen de l’Iturée et de la Trachonitide, territoire de Philippe (Lc 3,1). On comprend alors qu’à Capharnaüm il y ait eu un bureau de douane, desservi par un certain Matthieu que Jésus va appeler à le suivre (Mt 9,9).

La Bonne Nouvelle destinée d’abord aux fils d’Israël a donc un air d’universalité.

Cette ouverture lui vient de loin: la promesse faite à Abraham concernait les nations (Gn 12). Et même si la Loi de Moïse sembla restreindre l’attention et le choix à Israël, Paul ne s’y est pas trompé: l’universel se devait de triompher. « Or voici ma pensée: un testament déjà établi par Dieu en bonne et due forme, la Loi venue après quatre cent trente ans ne va pas l’infirmer, et ainsi rendre vaine la promesse. Car si on hérite en vertu de la Loi, ce n’est plus en vertu de la promesse: or c’est par une promesse que Dieu accorda sa faveur à Abraham. » (Ga 3,17-18).

Cette universalité éclate dès l’évangile de l’enfance. En Luc, le salut apporté par Jésus est salué par le vieillard Syméon comme étant aussi bien « lumière pour éclairer les nations » que « gloire de ton peuple Israël » (Lc 2,32). Et en Matthieu, au chapitre 2, les mages sont les ambassadeurs des nations auprès du Messie. Ils anticipent la mission confiée aux disciples: « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28,19-20).

Une précision encore: nous vivons aujourd’hui ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation. Les frontières disparaissent, au plan politique mais aussi au plan pratique: le rideau de fer est tombé avec le mur de Berlin, il est possible de se rendre en Chine ou au Chili, au Canada ou en Afrique du Sud, pas vraiment en Corée du Nord… mais cela apparaît comme une exception. Pour un jeune d’aujourd’hui, un village d’Amérique latine ou d’Afrique est presque aussi proche qu’une bourgade de sa province.

Il n’en allait pas de même au temps de Jésus. Pas seulement parce que les moyens de locomotion n’étaient pas ceux dont nous bénéficions aujourd’hui, mais aussi et surtout pour une raison religieuse et sociologique. Israël avait une vive conscience d’avoir été tiré des nations, d’être le peuple élu, et à ce titre il n’avait pas à se mélanger avec les nations païennes. Le fait que Jésus se soucie si peu de ces frontières invisibles mais bien réelles, n’a pu que dresser contre lui l’indignation de bien des croyants, et parfois parmi les meilleurs. « Que celui qui a des oreilles, qu’il entende!« .

Des lointains si proches

Mais dire cela n’est pas suffisant. Il arrive plus d’une fois que Jésus invite ceux « du dedans », ses coreligionnaires juifs, à se laisser interpeller, surprendre même, par ceux « du dehors ». Jésus semble même trouver auprès d’eux un accueil plus généreux. Rappelons la scène inaugurale de son ministère dans la synagogue de Nazareth (Lc 4). Jésus est invité à commenter le passage du prophète Isaïe: « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur. » Et Jésus de leur dire: « aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Ecriture« .

Si, dans un premier moment, les habitants de Nazareth admirent ces paroles pleines de grâce, très vite leur attitude se fait hostile. Comment cet homme dont on connaît la famille peut-il se prévaloir d’une pareille mission? Jésus vient au-devant de leur réticence en leur citant un dicton connu: « médecin, guéris-toi toi-même » qu’ils allaient lui opposer en réclamant pour Nazareth les miracles faits à Capharnaüm. Mais Jésus se fait incisif: « En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. » Et comme si ça ne suffisait pas, il va prendre deux exemples tirés de l’Ecriture: Israël ne manquait pas de veuves au temps d’Elie, pourtant c’est à une veuve de Sarepta qu’Elie fut envoyé, et elle l’accueillit. Et les lépreux ne manquaient pas non plus en Israël, pourtant c’est Naaman, le Syrien, qui fut purifié.

La réaction est immédiate, de colère et d’indignation: comment le Nazaréen peut-il mettre dans une lumière si favorable une femme du Liban et un homme de Syrie? Remarquons que lu aujourd’hui en Israël, ce même passage est tout près de susciter la même réaction, du moins chez certains! Dans le récit parallèle, Matthieu précise: « Et il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi. » (Mt 13,58).

Comme si cela ne suffisait pas, Jésus apostropha un jour les villes du bord du lac, c’est-à-dire les villes et villages qui avaient eu souvent l’occasion de le rencontrer, d’entendre ses enseignements, voire d’assister à l’un ou l’autre de ses miracles. « Malheur à toi, Chorazeïn! Malheur à toi, Bethsaïde! Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et dans la cendre, elles se seraient repenties. Aussi bien, je vous le dis, pour Tyr et Sidon, au Jour du Jugement, il aura moins de rigueur que pour vous. Et toi, Capharnaüm, crois-tu que tu seras élevée jusqu’au ciel? Jusqu’à l’Hadès tu descendras. Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, elle subsisterait encore aujourd’hui. Aussi bien, je vous le dis, pour le pays de Sodome il y aura moins de rigueur, au Jour du Jugement, que pour toi. » (Mt 11,21-24).

Ceux du « dedans » seraient-ils finalement aussi largement des gens du « dehors »? Et ceux du « dehors », seraient-ils finalement plus proches qu’on ne le penserait de cette Bonne Nouvelle qui leur est aussi destinée?

Un autre jour, Jésus ne donna comme signe à ceux qui en réclamaient un de sa part, que le signe de Jonas, à la prédication duquel les habitants de Ninive se convertirent. Ce sont donc des Babyloniens qui sont donnés en exemple (on dirait aujourd’hui des Irakiens), et Jésus y ajoute la reine du Midi venue honorer Salomon, c’est-à-dire la reine de Royaume de Saba, aujourd’hui l’Ethiopie. Or il y a ici plus que Jonas, et plus que Salomon, et pourtant que de réticences de la part de ceux qui sont tout proches de lui à reconnaître le Fils de l’Homme (cf. Lc 11,29-32).

Il arrive aux proches de Jésus et aux croyants de rester comme extérieurs au message de Jésus.

Des païens modèles

Mais Jésus donne aussi en exemple aux fils d’Israël des gens qui leur sont géographiquement proches et pourtant si lointains: c’est le cas des Samaritains. On sait que les Juifs témoignaient peu d’estime à ces gens de l’ancien Royaume du Nord, dont on soupçonnait la foi de n’être pas authentique, coupés qu’ils étaient également du temple de Jérusalem.

Dans une page sévère de l’évangile de Jean vis-à-vis des Pharisiens se targuant d’être fils d’Abraham, Jésus rétorque douloureusement: « Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas? Qui est de Dieu entend les paroles de Dieu; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu. » Les Juifs lui répondirent: « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon? » (Jn 748). On voit que passer pour un Samaritain n’était pas vraiment un compliment. Or voici que Jésus donne précisément des Samaritains en exemple. Il le fait dans la parabole célèbre du bon Samaritain, venu au secours de l’homme blessé gisant au bord du chemin alors que prêtre et lévite l’avaient évité pour ne pas contracter d’impureté légale en soignant un homme ensanglanté (Lc 10,29-37). Il le fait encore dans l’épisode des dix lépreux purifiés. Un seul revient vers Jésus en glorifiant Dieu, or c’était un Samaritain: « il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger! » remarque Jésus. Et il lui dit: « Relève-toi, va; ta foi t’a sauvé. » (Lc 17,18-19).

Les premiers sont sans doute allés se montrer aux prêtres, comme Jésus l’avait demandé, mais ce dixième n’avait pas ni temple ni prêtres en Samarie vers qui aller faire constater sa guérison. C’est donc vers Jésus qu’il vient et se prosterne pour rendre grâce à Dieu. C’est donc un étranger qui reconnaît l’Envoyé de Dieu, sanctuaire de sa présence au milieu de son peuple, mieux que les croyants patentés du dedans.

Il faut bien sûr mentionner également le centurion de Capharnaüm, un païen du village de Jésus qui non seulement supplie Jésus de guérir son serviteur mais va jusqu’à lui faire dire: « Seigneur, ne te dérange pas davantage, car je ne mérite pas que tu entres sous mon toit; aussi bien ne me suis-je pas jugé digne de venir te trouver. Mais dis un mot et que mon enfant soit guéri. Car moi, qui n’ai rang que de subalterne, j’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un: Va! et il va, et à un autre: Viens! et il vient, et à mon esclave: Fais ceci! et il le fait. » En entendant ces paroles, Jésus l’admira et, se retournant, il dit à la foule qui le suivait: « Je vous le dis: pas même en Israël je n’ai trouvé une telle foi. » (Lc 7,6-10). Chaque fois que nous nous avançons pour communier, nous reprenons ces paroles… d’un païen!

Un étonnant renversement

Je termine par une petite scène étonnante du début de l’évangile de Marc. La famille de Jésus est inquiète devant l’opposition qui se dresse contre lui. « Sa mère et ses frères arrivent et, se tenant dehors, ils le firent appeler. Il y avait une foule assise autour de lui et on lui dit: « Voilà que ta mère et tes frères et tes sœurs sont là dehors qui te cherchent. » Il leur répond: « Qui est ma mère? Et mes frères? » Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit: « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère. » (Mc 3,31-35). La foule, habituellement à distance ou au dehors, se trouve étonnamment « dedans », assise autour de Jésus, alors que ses proches qu’on attendrait dedans se retrouvent « dehors », voulant récupérer Jésus.

Ce paradoxe a paru trop brusque aux autres évangélistes. Matthieu atténue la démarche de la parenté (Mt 12,46-50): ils cherchent seulement « à lui parler ». Luc gomme davantage encore ce paradoxe (8,19-21): si la famille reste au dehors, c’est seulement parce que la foule les empêche d’entrer: on voit là le signe d’une première marque de respect envers notamment la mère de Jésus qu’on ne peut imaginer « dehors ». On me permettra de souligner pourtant la portée du récit de Marc: il arrive aux proches de Jésus et aux croyants de rester comme extérieurs au message de Jésus, alors que ceux du lointain sont saisis dès qu’ils s’en approchent. Le propos n’a rien perdu de son actualité!


Jean-Michel Poffet

Jean-Michel Poffet

Ancien directeur de l’Ecole biblique et Archéologique de Jérusalem, le frère dominicain suisse Jean-Michel Poffet est aussi membre de l’équipe rédactionnelle de la revue Sources.

 

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