Revue Sources

On lie habituellement santé et guérison, récupération physique, relatif bon fonctionnement des organes vitaux. Le fait de la comprendre comme un « équilibre » est-il une nouveauté?

Non, le fait de parler de la santé comme d’un équilibre n’est pas nouveau. Nous trouvons déjà dans les écrits hippocratiques, pour ne parler que de ceux-là, une approche totalisante de la santé, qui fait intervenir l’idée d’un continuum santé-maladie tout au long de l’existence humaine. Qui dit continuum, dit tensions entre différents pôles internes et externes. Donc recherche permanente d’équilibre. La santé ne se réduit pas à l’absence de maladie, à un acte de guérison ou à une récupération physique.

Sur ce sujet, deux grands courants existent depuis fort longtemps et peuvent avoir un impact sur notre manière de penser la santé. Le premier défend une vision qui confère à la maladie une existence autonome, indépendamment de l’organisme qui la supporte et qui se trouve attaqué (approche ontologique ou biomédicale). Pensons en particulier au XIXe siècle avec les découvertes expliquant les pathologies infectieuses (Cl.Bernard, Pasteur), confirmant ainsi la médecine dans son statut de science, initié déjà par les réflexions de Descartes. L’autre approche est de penser la santé et la maladie en termes globaux et totalisants, comme nous le rappellent d’ailleurs la médecine hippocratique et l’OMS.

Le mot « équilibre » est vague. Peut-on préciser ce terme? Est-ce marcher sur une corde raide entre deux précipices? Quels précipices?

La notion d’équilibre n’est pas aussi vague qu’elle paraît. L’équilibre peut être statique (un pont reliant deux rives) ou dynamique (le funambule qui doit sans cesse corriger les tensions). Lorsque nous disons que la santé est une affaire d’équilibre, nous l’entendons dans un sens dynamique qui situe l’être humain comme un acteur responsable. Les éléments très composites qui constituent la santé sont égaux. Lorsqu’un élément prend trop d’importance, il y a risque de déséquilibre pouvant s’exprimer sous la forme d’un dysfonctionnement. Alors interviennent les ressources propres à chacun.

L’image de la corde raide entre deux précipices est trop réductrice. Elle ne prend pas suffisamment en compte nos ressources internes et externes qui permettent de maintenir cet équilibre dynamique.

Santé en équilibre signifie-t-il bonheur, bien-être physique, moral et spirituel? Si c’était le cas, le chirurgien est impuissant à remettre lui seul son patient en « situation d’équilibre ». Il faut recourir à d’autres agents. Lesquels?

Si l’on admet que le bonheur est une résultante de plusieurs dimensions, nous pouvons garder cette proximité de sens. Par ailleurs, la définition que l’OMS a donné de la santé en 1946 introduit une notion particulièrement subjective mais centrale de « bien-être », tout en reconnaissant une vision globale et totalisante de la santé: »La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité« .

L’exemple du chirurgien introduit à nouveau les deux grands courants que nous évoquions plus haut: soit une approche médico-centrée, uniquement correctrice, réparatrice et thérapeutique visant l’organe malade; soit une approche plus globale, cherchant à relier certaines dimensions de la personne et de son environnement dans la demande de soins. Comment notre chirurgien va-t-il s’y prendre pour remettre son patient en situation d’équilibre? Il devra intégrer l’acte chirurgical dans la globalité de celui qui en fait la demande, en sachant bien toutefois que le « bien-être » ne sera jamais complètement atteint. Nous sommes dans une dynamique et le maintien en santé restera une question d’équilibre…

A la rigueur, selon cette nouvelle définition de la santé, on peut éprouver de la souffrance physique et demeurer « équilibré » malgré tout.

Prenons l’exemple des soins palliatifs qui sont donnés à des personnes pour lesquelles le choix de ne plus engager d’action curative en vue de guérir le mal a été fait avec leur accord. Il s’agit de les aider à vivre le mieux possible jusqu’à la fin de leur existence.

Si l’on arrive à maintenir cet équilibre visant le mieux possible – ce que nous appellerions « confort », une forme de sérénité, un « bien-être » – nous pourrions parler d’un cheminement en santé… vers la mort, les dimensions physique, psychique, sociale et spirituelle étant respectées. Je me permets ici de citer un auteur, Bernard Honoré, philosophe et psychiatre, qui évoque la santé comme « …l’appropriation d’une donation, qui fait l’objet d’une transmission, d’une passation par un don mutuel, qui est un avènement en soi du désir de vivre, de se maintenir en vie ».

Quelle nouvelle thérapie imaginer dans cette perspective?

La réponse va plus loin que la recherche d’une nouvelle thérapie. La santé comprise comme une question d’équilibre renvoie à une certaine vision de l’être humain. Comment nous situons-nous face à nous-mêmes et face aux autres? Georg Gadamer, philosophe contemporain (1900 – 2002) dans son livre « Philosophie de la santé » nous le redit:« La santé est une expérience d’équilibre ». La thérapie ne serait-elle pas alors de prendre au sérieux nos expériences de vie et de les utiliser comme des ressources pour recouvrer la santé? Aux professionnels de les intégrer dans leur anamnèse!


Michel Fontaine

Michel Fontaine

Le frère dominicain Michel Fontaine enseigne à la Haute Ecole de Santé « La Source » à Lausanne. Il est également professeur invité à la Faculté de Médecine de l’Université de cette même ville. Notre revue, dont il fait partie du conseil de rédaction, l’a interrogé.

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