Revue Sources

[Homélie du frère Pierre de Marolles] Tibhirine 20 ans après! Le titre de cette semaine interdisciplinaire invite à faire le bilan. Et il n’est pas le seul à nous y inviter, en effet, l’évangile de ce jour lui aussi nous invite aussi au bilan.

Jésus a pris une grande décision, il a passé «toute la nuit à prier Dieu», il a choisi 12 apôtres c’est-à-dire «envoyés» et il est descendu de la montagne «avec eux» dans ce terrain plat, figure du monde, où les attendaient, certes, de nombreux disciples, mais aussi une grande multitude des gens.

Devant cette image saisissante j’entends résonner à mes oreilles la dramatique question de Mgr Tessier dans l’homélie de notre messe d’ouverture: «l’Evangile a-t-il échoué en Algérie, parce que tous les algériens ne sont pas devenus chrétiens?».

Dans ce monde, 2000 après, n’est-il pas également temps de faire le bilan: «l’Evangile a-t-il échoué, parce que cette grande multitude de gens ne sont pas tous devenu chrétiens?» Longtemps l’Europe chrétienne et ses missions en Amérique, Afrique et Asie, nous semblaient répondre par un oui franc et massif à cette question de fond.

Il n’y a pas de témoignage sans désir de l’autre

Mais l’exigence de la nouvelle évangélisation – même sur les terres de «vielle chrétienté» – vient réaffirmer douloureusement l’interrogation:

«Les apôtres ont-ils réussi oui ou non à porter l’Evangile, de la haute montagne d’une nuit avec Dieu au vaste plateau de ce monde?» A Fribourg, 5 jours après il est temps de faire le bilan, car je pense parler au nom de tous, si je dis qu’après tout ce que nous avons partagé durant cette semaine, nous ne pouvons plus répondre à cette question de la même manière!

Car nous avons appris, à l’école de l’Eglise d’Algérie, dont les moines de Tibhirine furent l’étendard,qu’annoncer l’Evangile n’est pas affaire de réussite, mais de témoignage.

Car l’Evangile c’est le témoignage d’une vie, celle du Christ, puis avec la grâce de Dieu, celle du témoin. Et les moines nous l’ont appris – sous des modes aussi différents que ceux d’un théologien, d’un médecin, d’un poète – que le témoin c’est celui qui a accepté de faire de la place à l’autre dans sa vie, qui est pris du désir de l’autre, du désir de l’autre jusqu’à la mourir!

Tibhirine après 20 ans, nous interpelle toujours et encore – étudiants de théologie en tête – à redécouvrir le sens du mot «martyr» en se rappelant que ce mot qu’il signifie d’abord «témoin», et qu’il n’y a pas de témoignage sans désir de l’autre:
celui dont on témoigne et celui à qui on témoigne.

S’il est bien question de conversion, il ne s’agit pas de ma conversion de l’autre mais de ma conversion à l’autre.

Dans ce monde, après 2000 ans, sur le vaste plateau où attend la multitude, le Christ, les apôtres, la foule immense des témoins, bâtissent toujours et encore «cette demeure de Dieu par l’Esprit Saint», où plus aucun homme n’est «étrangers ou gens de passage», mais «membres de la famille de Dieu».

A Fribourg, après 5 jours, leur témoignage nous invite à devenir à notre tour témoin pour devenir nous-même la réponse à la question, victoire de l’Evangile Car les témoins du Christ se dressent comme les cieux et sur toute la terre, ils proclament l’amour glorieux de Dieu.

Car l’Evangile comme le firmament, jusqu’aux limites du monde, racontent l’ouvrage ces mains étendues en croix. Il n’est même plus besoin de parole, car même sans voix qui s’étendent, notre vie peut annoncer la nouvelle, faire paraître le message. Le témoin au témoin se livre en récit, le martyr au martyr se donne en connaissance.

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