Revue Sources

Dans votre jeunesse, vous avez passé quelques mois d’emprisonnement pour refus de servir par les armes. Dans quelles circonstances et sous quelles conditions?

J’ai effectué mon école de recrue en 1964 en Valais comme fusilier de montagne. L’armée voulait me faire grader. J’ai repoussé à quatre reprises l’école de sous-officier. On accepta les trois premiers refus, mais non le quatrième. J’ai donc été convoqué au Tribunal militaire qui m’a condamné à 5 mois de prison avec sursis pour refus d’école de sous-officier.

J’ai effectué ma peine au pénitencier fribourgeois de Bellechasse parmi les détenus de droit commun.

J’avais accompli dans l’intervalle trois cours de répétition [1. Dans l’armée suisse de milice, le « cours de répétition » est un exercice militaire de trois semaines imposé pendant un certain nombre d’années aux soldats qui ont préalablement accompli leur « école de recrue » de quatre mois, sorte de formation militaire préliminaire.] et, à la suite de cette condamnation, j’ai décidé de quitter l’armée. Je fus à nouveau convoqué par le même Tribunal qui me condamna à un mois d’emprisonnement.

Comme le sursis tombait, la peine totale était donc de 6 mois. Je fus alors exclu de l’armée comme « orgueilleux et présomptueux », entre autres motifs retenus. J’ai effectué ma peine au pénitencier fribourgeois de Bellechasse parmi les détenus de droit commun. Je servis d’abord d’homme à tout faire, puis de porcher. Conditions difficiles. Mêmes vêtements pour le travail et pour la nuit et une seule douche par mois. Mais de nombreux et riches contacts humains. J’ai même écrit et joué une pièce de théâtre dans ce pénitencier.

Quelles étaient les motivations ou les arguments qui vous ont conduit à « objecter »?

Je chantais alors dans une chorale qui répondait à un appel de Raoul Follereau, « l’apôtre des lépreux », à la recherche de fonds pour soigner des lépreux aux Indes. Nous avions d’intenses discussions sur ce que nous pouvions faire pour contribuer à un monde plus juste. Certains, comme François Duc notamment, sont partis en Algérie. J’ai choisi de témoigner ici, dans mon pays, pour tenter de réveiller les consciences sur les causes des guerres et notre responsabilité de citoyens responsables et chrétiens.

J’étais déjà un élu au Conseil général de ma commune, membre actif de plusieurs sociétés et président du Chœur mixte lorsque j’ai décidé d’objecter. Ce qui n’a pas manqué de provoquer un petit scandale: manchette du quotidien fribourgeois « La Liberté »: « Conseiller général condamné ». Ce ne fut pas facile pour mes parents. Mon père, ancien syndic de la commune, était député.

Votre foi a-t-elle joué un rôle dans votre décision?

Je suis un enfant non pas de mai 68, mais de 61, 63 et 67. Ce sont les années de parution des trois encycliques: Mater et Magistra , Pacem in Terris et Populorum Progressio . Elles furent mes livres de chevet. L’espoir de l’aggiornamento généré par Jean XXIII et son Concile était immense. Un peu comme aujourd’hui le Pape François.

Ces encycliques parlaient de guerres, justes et injustes et d’objection de conscience qui pouvait être justifiée. J’eus de longues et nombreuses discussions avec mon curé, l’abbé Louis Gachet, qui me suivait dans mon cheminement. Il accepta de témoigner au cours de mon procès et m’amena lui-même au pénitencier. Ma foi chrétienne a donc été primordiale dans ma démarche à la fois spirituelle et politique.

Par la suite, vous avez été investi d’importantes charges politiques, jusqu’à vous faire élire à deux reprises « Conseiller d’Etat» [2. En Suisse, un Conseiller d’Etat est un ministre dans le gouvernement de son canton. Chaque canton est considéré comme un Etat qui, avec les 22 autres, forme la confédération helvétique.]. Comment avez-vous pu vivre dans ce contexte votre statut d’objecteur?

C’est déjà très difficile d’être un vrai non-violent. J’avais lu tous les ouvrages de Lanza del Vasto, le philosophe qui fonda la Communauté de l’Arche dans le Larzac. La non-violence postule que toutes les décisions qui engagent une communauté doivent se prendre à l’unanimité! Imposer un tel programme à un pays qui vote quatre fois par année!

Beaucoup de travail reste à faire pour atteindre cet idéal de non-violence que le pape François me paraît si bien incarner.

J’ai tenté souvent de désamorcer les conflits dans ma famille, dans mon village, dans mon canton, notamment au Conseil d’Etat où mon indépendance m’a servi. J’ai réussi quelquefois à obtenir des décisions unanimes, au-dessus des guerres partisanes gauche/droite. Mais j’ai bien dû constater que pour beaucoup l’intérêt du parti primait sur l’intérêt général. Beaucoup de travail reste à faire pour atteindre cet idéal de non-violence que le pape François me paraît si bien incarner. La non-violence est une force qui avance et non une faiblesse. Le pape dit les choses, même si elles déplaisent à notre routine ou à notre conformisme.

Pensez-vous qu’aujourd’hui encore la pratique de la « non-violence » puisse contribuer à résoudre des conflits et à construire une paix durable?

J’ai déjà répondu en partie à cette question. Il faut enseigner ou mieux pratiquer la non-violence dans la cour de l’école, à la récréation, dans nos clubs sportifs, dans notre langage qui ne respecte plus rien, dans internet qui nivelle tout, dans les jeux vidéo qui font croire à nos enfants qu’on dispose de plusieurs vies, dans le respect à tous les niveaux.

J’ai entendu des vieux dire: « il faudrait une bonne guerre ». Mais la guerre est déjà là. Elle est économique. Elle ne fait pas de bruit. Elle tue. En silence chez nous, mais avec fracas là-bas. Ce sont les marchands d’armes qu’il faudrait forcer à accueillir les réfugiés de Lampedusa. Relisons les trois encycliques des années 60 qui délivraient un message clair sur notre responsabilité de citoyen et de chrétien. Pour la première fois, comme à la crèche de Bethléem, ces textes s’adressent « aux hommes de bonne volonté ».

Quelle est votre opinion sur la théorie de la « guerre juste »? Cette thématique refait surface pour justifier une intervention militaire face aux exactions de l’Etat islamique.

Il est vrai que le pape François, après certains évêques avant-coureurs, a évoqué cette éventualité contre la barbarie de l’Etat islamique. Cela m’a interpelé, car moi aussi, comme tout le monde, je suis horrifié par ces meurtres gratuits. Mais qui a nourri en son sein ces jeunes européens qui partent faire le djihad, sinon nos civilisations décadentes et sans idéal? Les chefs djihadistes nous reprochent d’avoir recommencé nos trop fameuses croisades en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Est-ce si faux? Notre paix se réduit à la possibilité de commercer et de s’enrichir. Est-ce très évangélique? Dans les « Chemins de la Croix » de Gardaz et Kaelin que nous recréons lors de chaque semaine sainte depuis 48 ans, le récitant dit:

« En ce temps-là, qui était le 21ème siècle, le coq chanta. Il y eut des baisers d’amitié au Jardin des Oliviers et bien d’autres trahisons. Il y eut aussi une soif d’amitié entre les hommes qui allait grandir encore. Car les enfants de Dieu ne voulaient pas mériter cette terrible condamnation d’un sage hindou nommé Gandhi, témoin bienveillant de la Crucifixion: ce n’est pas le christianisme qui est mauvais, ce sont les chrétiens qui sont mauvais ».


Pascal Corminboeuf, qui fut conseiller d’Etat (ministre) du canton de Fribourg, inaugura sa carrière politique par un acte de désobéissance civique. Il refusa de servir son pays les armes à la main et encourut pour ce fait une peine d’emprisonnement. Dans cet interview, il revient sur cet événement et en donne les motivations.

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