Revue Sources

Les Dominicains ont la réputation de parler, de parler beaucoup et sur de nombreux sujets. Ce n’est sans doute pas là un défaut pour des frères qui ont été institués pour être des prêcheurs. Mais de leur fondateur, paradoxalement, les Dominicains parlent peu.

S’il n’est pas rare d’entendre un Salésien dire que c’est bouleversé par l’exemple de saint Jean Bosco qu’il a poussé la porte du noviciat, un Jésuite que c’est à l’école des Exercices de saint Ignace qu’il est entré dans la Compagnie, ou un Franciscain que c’est la figure du poverello d’Assise qui l’a converti, il est assez rare de voir un Dominicain lier son entrée dans l’Ordre à la seule figure de Dominique.

Et pour cause, en dépit des travaux historiques menés depuis les années postérieures au Concile[1. On peut citer, sans prétention d’exhaustivité, les travaux des Dominicains Marie-Humbert Vicaire, Vladimír Koudelka ou encore Simon Tugwell.], c’est plus à travers l’Ordre qu’il a fondé qu’à travers un trait saillant de sa personnalité ou de ses écrits que saint Dominique est renommé dans le monde chrétien. C’est un élément que l’on ne peut pas évacuer quand on évoque l’intuition profonde de Dominique.

Accoutumer notre regard

Parfois, la tentation peut être grande, pour un Dominicain, de se rêver – et donc de se reconstruire – un fondateur aux écrits inspirants, porteur d’un charisme qui le distinguerait clairement des autres saints. Pourtant, il me semble qu’il faille assumer le fait que saint Dominique ne soit pas marqué par ces caractéristiques… ou plutôt que cet effacement, ce silence constituent précisément une de ses caractéristiques.

Mais qui dit effacement ne dit pas inconsistance, bien au contraire. Car l’effacement, le silence de Dominique ne sont pas des fins en soi, elles sont mises au service de la manifestation de plus grand que lui. En ce sens, le charisme de Dominique ressemble plus à une icône qu’à une statue baroque. Sa puissance et sa grandeur ne sautent pas aux yeux, mais en accoutumant notre regard à son apparente austérité, nous sommes portés à percevoir plus que ce qui s’offre à notre vue.

Une fois la prédication prononcée, la voix doit se taire pour que demeure la Parole.

Puisqu’il est question de regard, je vous propose un petit parcours à travers quelques représentations de saint Dominique. Elles nous aideront à saisir en même temps le silence de Dominique et toute la richesse que ce silence laisse transparaître à travers la Parole qu’il prêche, l’Ordre qu’il donne à ses frères et finalement l’amour qu’il porte à tout homme.

Le silence au cœur de la Parole proclamée

Les figures les plus célèbres de saint Dominique sont sans doute celles peintes par Fra Angelico tout au long du XVe siècle. Frère dominicain, le bienheureux artiste florentin a représenté très fréquemment le fondateur de son Ordre sur des fresques ou des tableaux et l’a mis en scène dans diverses attitudes. Pourtant, il ne l’a jamais représenté en train de prêcher.

Encore une fois, le paradoxe n’est pas mince quand il s’agit de figurer celui qui est précisément le fondateur de l’Ordre des Prêcheurs. Les attitudes du saint Dominique représenté par Fra Angelico sont la plupart du temps des attitudes contemplatives ou d’étude de la Parole. Evidemment, on pourra voir ici une volonté de l’artiste de rappeler à ses frères les impératifs de l’observance régulière, oubliée en son temps au profit d’une vie devenue trop mondaine. Mais au-delà du contexte singulier d’exécution de ces œuvres, c’est sans doute la phrase, attribuée à saint Antonin de Florence, confrère de Fra Angelico, indiquant que «le silence est le père des prêcheurs» qui est ici illustrée.

C’est au cœur de cet effacement de Dominique, de ce silence, que va naître l’Ordre des prêcheurs

Ce silence n’est pas uniquement le silence des lèvres, c’est plutôt celui qui proclame que l’on ne peut annoncer l’Evangile à coup d’arguments, de formules-chocs ou d’actions éclatantes, mais uniquement par le témoignage crédible de toute une vie. On rapporte que Dominique aurait dit pour corriger la manière dont un évêque souhaitait lutter contre les Albigeois: «on confondra plutôt les hérétiques par l’exemple de l’humilité et des autres vertus que par l’apparat extérieur ou les joutes verbales»[2. Saint Dominique et ses frères, évangile ou croisade?, Textes du XIIIe siècle présentés et annotés par M-H. Vicaire, Paris, Editions du Cerf, 2007 (1967), p. 76.].

Si le refus de l’apparat extérieur et son remplacement par la mendicité est souvent souligné, on est moins enclin à rappeler la réticence de Dominique à l’égard des joutes verbales. Pourtant celle-ci procède du même mouvement que la pauvreté mendiante. Mendier implique un double abandon: à la Providence, mais aussi à celui à qui le pain est demandé et qui se trouve précisément constitué, s’il l’accepte, instrument de la Providence. Le mendiant pour le Royaume suscite en ce sens la rencontre entre Dieu et l’homme. Il en va de même pour la prédication et Dominique le manifeste dans toute sa vie. S’il prêche, il sait aussi se retirer, laisser à la conscience de son auditeur et à la Parole de Dieu l’intimité nécessaire pour qu’elles puissent – ou non – s’unir. Une fois la prédication prononcée, la voix doit se taire pour que demeure la Parole: «il faut que Lui grandisse et que moi je décroisse» (Jn 3,30).

De fait, Dominique vit une longue expérience de «silence», de 1208 à 1215, alors que sa prédication paraît marquée par un certain échec et que, retiré auprès des sœurs du monastère de Prouilhe, il s’en tient strictement à son activité apostolique, refusant de prendre une part active à la croisade contre les Albigeois. Or, c’est au cœur de cet effacement de Dominique, de ce silence, que va naître l’Ordre des prêcheurs, un ordre de prédicateurs mendiants. Ce premier silence de Dominique est donc un silence face à la Parole, un espace ouvert à la Parole pour qu’elle accomplisse son œuvre dans le cœur des hommes, libres de l’accueillir ou de la refuser.

Le silence au fondement de l’ordre des prêcheurs

Matisse_Saint_Dominique_1950Dominique fait silence aussi dans le rapport qu’il entretient à l’égard de ses frères et sœurs. On pourrait dire qu’il obéit aux membres de son Ordre, au sens étymologique du terme. Le saint Dominique que Matisse peint pour la chapelle de Vence, à partir d’avril 1948, manifeste bien ce second aspect. Dominique y est représenté par une silhouette sans visage, uniquement composée de traces noires sur des carreaux de céramique blancs, placé sur toute la hauteur du mur en face duquel les sœurs dominicaines prient. En quelques traits, beaucoup du fondateur de l’Ordre des prêcheurs est ici signifié: ne pas imposer sa marque, mais circonscrire un espace autour duquel une communauté peut se rassembler et se tourner vers Dieu.

En effet, saint Dominique est un homme d’institution, dans le bon sens du terme. On dit parfois que ce qu’il a légué à son Ordre, ce sont d’abord les Constitutions de celui-ci qui seraient en grande partie de sa main. S’il n’est pas possible de l’affirmer avec certitude, il est clair que Dominique était attaché à la structure institutionnelle et juridique de l’Ordre.

Ainsi, dès 1215, il décide de se rendre à Rome pour faire approuver sa fondation par le Pape. Un tel geste le distingue beaucoup de ses contemporains, plus marqués, au moins dans un premier temps, par une certaine liberté à l’égard de la hiérarchie ecclésiastique. Par ailleurs, même si une série de bulles de décembre 1219 lui confère le titre de «prieur de l’Ordre des prêcheurs», Dominique remet tous ses pouvoirs sur l’Ordre entre les mains du chapitre général des frères quand celui-ci se réunit.

Aujourd’hui, certains pensent qu’être trop attaché au droit dans l’Eglise et à la vie commune consiste à être atteint d’une pathologie peu digne d’un chrétien, libéré du «joug de la Loi». Certes, les excès de légalisme constituent toujours un écueil dangereux. Mais l’exemple de Dominique rappelle que la vie des hommes réunis en communauté, si elle prétend faire l’économie de structures institutionnelles, court le risque d’écraser les plus petits et de voir grandir un pouvoir uniquement centré sur les choix subjectifs de quelques-uns. Si la miséricorde est première, elle est suivie comme en écho, y compris dans la prière d’intercession de Dominique, par la justice. Saint Dominique sait aussi que le charisme d’un ordre ou d’un fondateur n’a de sens que dans la mesure où il est vécu au cœur de l’Eglise, dans un esprit de complémentarité et non de concurrence avec les autres.

Léguer à ses fils et ses filles le contour simple mais ferme des structures de son Ordre est pour Saint Dominique une marque d’amour de l’Eglise et l’ouverture pour eux d’un espace de liberté où la diversité est perçue comme une grâce, un reflet de la grandeur de Dieu.

Le silence pour entendre les cris du monde

Ces deux silences devant la Parole proclamée et devant son Ordre s’articulent enfin avec un silence de Dominique à l’égard du monde. Ce silence à l’égard du monde ne signifie pas que Dominique se retire du monde, mais plutôt qu’il se laisse saisir par le monde tel qu’il est et non tel qu’il voudrait le voir.

Pour appréhender ce dernier silence, nous pouvons, encore une fois, retourner à Vence. Photographiée hors de son contexte, la représentation de Dominique évoquée plus haut peut sembler austère. Mais contemplée dans la chapelle pour laquelle elle a été réalisée, il en va tout autrement.

marisseEn effet, cette œuvre est comme vivifiée quand la lumière du soleil frappe ses vitraux jaunes, bleus et verts. Ce Saint Dominique de Matisse est coloré de différentes manières en fonction de son contact avec un environnement changeant. A travers cette composition, l’artiste a su très bien manifester le fait que de Dominique on ne connaît que quelques traits, mais que sa figure ressort dans la mesure où ces quelques traits qui la composent accueillent ce qui vient du monde, de l’extérieur. Dominique n’est un prêcheur de la Parole puis un fondateur d’ordre que parce qu’il sait vibrer à l’unisson avec ceux qui l’entourent, parce qu’il sait non pas tant écouter le monde, mais reconnaître à travers la voix du monde un appel de Dieu.

Un témoin cité au procès de canonisation rapporte ainsi cet épisode connu, mais qui mérite d’être rappelé in extenso: «Etant prieur ou sous-prieur de l’Eglise d’Osma dont il était le chanoine, frère Dominique se livrait à Palencia à l’étude des Divines Ecritures. Sur ces entrefaites, vint à sévir dans la contrée une affreuse famine, à tel point que les pauvres mouraient de faim en grand nombre. Tout ému de compassion et de miséricorde, frère Dominique vendit ses livres annotés de sa main et en donna le prix aux pauvres. (…) Le bienheureux, quelques jours après, vint avec l’évêque d’Osma dans le pays toulousain pour y prêcher, spécialement contre les hérétiques. Et c’est là qu’il institua et organisa l’ordre des Frères Prêcheurs.»[3. Déposition du Frère Etienne au procès de Bologne le 13 août 1233, rapportée dans Saint Dominique: la vie apostolique. Textes présentés et annotés par M-H. Vicaire, Paris, Editions du Cerf, 1983 (1965), p.61.]

On ne connaît de Dominique que quelques traits, mais sa figure accueille ce qui vient du monde, de l’extérieur.

Il est saisissant de relire, dans cet extrait, la manière dont l’enchaînement des évènements est présenté. Il y a d’abord un geste courageux de charité, puis l’activité de prédication (située par le témoin quelques jours après la vente des livres à Palencia) et enfin la fondation de l’Ordre. Tout est lié chez Dominique qui correspond bien, en ce sens, à cette définition du chrétien que donne le Concile Vatican II: «il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans [le] cœur [des disciples du Christ]»[4. Gaudium et Spes ,1.]. Dominique n’est pas homme qui impose sa vision des choses, mais il sait se laisser interpeller par la détresse de ses contemporains, y compris dans ce qu’elle a de plus concret. Il sait se détourner de ses projets, s’effacer à l’égard de ce qu’il avait prévu pour saisir la grâce de l’instant.


Le frère dominicain Jacques-Benoît Rauscher, après un doctorat en sociologie et une agrégation en sciences économiques et sociales, poursuit des études théologiques à l’Université de Fribourg. Il est assigné au couvent St-Hyacinthe de cette ville.


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