Revue Sources

Dans le cadre du Pôle de recherche national « Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (LIVES) », une étude sur la monoparentalité en Suisse est en cours. Après une première étape portant sur la réalisation et l’analyse d’une vingtaine d’entretiens auprès de parents de familles monoparentales, une seconde étape de plus vaste ampleur va démarrer. Cornelia Hummel, une des trois responsables de l’étude (avec Laura Bernardi et Nasser Tafferant) a bien voulu répondre aux questions de Sources.

Qu’appelle-t-on monoparentalité ou famille monoparentale? Quelles est l’étendue du phénomène en Suisse?

Par « famille monoparentale », nous désignons un ménage composé d’un parent et d’un ou plusieurs enfants. En Suisse, le nombre de familles monoparentales a doublé entre 1970 et 2000, et représente actuellement 12,4 % des familles avec enfant(s) de moins de 16 ans. On peut relever que les familles monoparentales sont nettement plus nombreuses en contexte urbain (jusqu’à 20%) qu’en contexte rural.

Notre étude repose bien sûr sur la définition statistique ou administrative de la monoparentalité, mais elle porte surtout sur l’expérience vécue de la monoparentalité. Et là, les choses deviennent plus complexes: une des premières surprises que nous avons rencontrées est que de nombreux parents ne se reconnaissent pas forcément sous le terme « monoparentalité », alors que d’autres s’en réclament. Ce rapport à la définition n’est pas corrélé à des situations objectives. Dans les entretiens exploratoires, nous avons fait le choix de rencontrer tant des parents gardiens au sens classique du terme (l’un des parents à la garde, l’autre parent bénéficie d’un droit de visite) que des parents qui ont opté pour la garde alternée. On aurait pu s’attendre à ce que les parents en garde alternée rejettent l’étiquette « monoparentalité » alors que ceux qui élèvent l’enfant seuls la majorité du temps l’adoptent. Mais ce n’est pas le cas et nous prenons conscience du fait que la manière dont se conçoit et s’exerce la parentalité autour de l’enfant est plus déterminante que la situation objective qu’est l’ancrage résidentiel de l’enfant.

Différentes circonstances peuvent conduire à une situation de monoparentalité. Dans quelle mesure ces circonstances influencent-elles la manière dont est vécue cette situation et les difficultés qu’on peut rencontrer?

On peut distinguer deux types d’entrées dans la monoparentalité. La première est l’entrée directe, où l’enfant n’est pas lié à un projet de couple et la mère élève seule son enfant dès le départ (l’exemple-type est la grossesse accidentelle ou non voulue par le père). La seconde est l’entrée différée, où il y a d’abord une situation de biparentalité puis une transition à la monoparentalité suite à une séparation ou un veuvage.

Il ressort clairement que pour les mères qui ont été en situation de monoparentalité dès le départ, les premières années sont très difficiles surtout si elles ne bénéficient pas du soutien d’un réseau familial ou amical. Elles font le récit du retour de la maternité seule, des nuits sans sommeil, de la fatigue accumulée et de la difficile conciliation entre le travail et la famille. Ces femmes n’ont pas vraiment de possibilité de comparer leur situation et celle qui consiste à élever un enfant à deux – elles n’en ont pas fait l’expérience. Il n’y a donc pas d’avant et d’après. Les difficultés sont très concrètes, et les femmes insistent beaucoup sur la charge que représente le fait de devoir tout faire seule, d’être seule responsable, de ne jamais pouvoir « passer le relai ».

La monoparentalité n’est pas au centre de l’identité des parents que nous avons rencontrés, et c’est bien cet étiquetage réducteur qu’ils refusent.

Chez les parents ayant vécu la parentalité en couple, puis seuls, la comparaison est bien présente. La transition, c’est-à-dire la séparation ou le veuvage, tient une place très importante. Dans certains cas, la séparation peut être vécue comme une épreuve mais dont l’issue est un soulagement: c’est le cas de deux femmes qui ont vécu la violence conjugale et pour lesquelles la transition a été synonyme de vie dans un foyer avec leur enfant. Dans d’autres cas, la séparation et le départ du foyer d’un des deux parents n’est que l’étape ultime d’un processus en route depuis plusieurs mois ou années. Certaines femmes nous ont ainsi dit qu’elles se sentaient déjà monoparents bien avant la séparation, dans le sens où tout ce qui touchait à l’enfant et à la domesticité était à leur charge. Et puis, il y a toute la gamme des situations intermédiaires, où la transition est une longue négociation, avec parfois l’intervention des services de protection de l’enfance et des jugements à répétition autour des questions de garde, d’autorité parentale et de pension. On constate que les conventions relatives aux enfants, que les parents soient mariés ou non, font l’objet de procédures parfois très longues et complexes. D’ailleurs, nous observerons avec attention la mise en application de la nouvelle loi suisse qui institue comme principe de base l’autorité parentale conjointe (loi qui entrera probablement en vigueur en 2014). Une de nos hypothèses est que l’adhésion aux principes normatifs fondant cette loi ne relève pas de l’évidence sociale, et que l’injonction à la coparentalité peut constituer une difficulté pour certains parents.

Au-delà de la transition, on peut supposer que la nature de la relation avec l’autre parent a aussi un impact sur l’expérience de la monoparentalité: parfois complètement absent (ou décédé), parfois très présent, par exemple dans les cas d’autorité et garde partagées. Comment cela se manifeste-t-il au travers des entretiens que vous avez réalisés? Dans quelle mesure peut-on dire que certaines formes de monoparentalité sont des formes d’être parents à deux, mais autrement?

Oui, la nature de la relation avec le père (ou la mère, car nous avons fait des entretiens avec trois pères en garde alternée et un père gardien) est déterminante, même pour les femmes qui ont été monoparents dès le départ. On imagine souvent que dans ces cas, le père est complètement absent. Mais nos entretiens montrent l’opiniâtreté de certaines mères qui veulent que leur enfant ait un père: elles insistent pour que celui-ci reconnaisse son enfant, puis proposent voire imposent des contacts, ne lâchent pas le père même si le contact avec lui leur est coûteux affectivement.

Deux de nos interviewées ont par exemple passé par un juge pour contraindre leur ex-conjoint à faire usage du droit de visite. Pour les parents qui ont vécu en couple, les configurations sont aussi très variables. Effectivement, on pourrait placer nos interviewés sur un continuum qui va de la monoparentalité dans sa forme la plus extrême (père complètement absent, inconnu, ou décédé) où la mère a la garde et l’autorité parentale exclusives, à la coparentalité ou le couple parental a survécu à la séparation du couple conjugal. Cette configuration-là est fréquente chez les parents en garde alternée qui maintiennent un dialogue continu et riche autour de leurs enfants et qui partagent tout ce qui a trait aux enfants (garde, autorité parentale, frais). Là aussi, nous formulons l’hypothèse que ces configurations sont socialement situées et nécessitent un certain capital culturel et financier. Entre les deux extrêmes du continuum, on trouve diverses situations, des parents gardiens et des parents non-gardiens avec un droit de visite plus ou moins étendu, un soutien financier variable du parent non-gardien vers le parent gardien, et un dialogue parental plus ou moins soutenu.

En quoi la monoparentalité modifie-t-elle la manière traditionnelle de concevoir et d’assumer les rôles de mère et de père?

Voilà une question qui nous intéresse beaucoup. Il est encore trop tôt pour que nous puissions vraiment y répondre, et c’est un aspect qui prendra une place prépondérante dans la seconde étape de l’étude. Ce qu’on peut dire, c’est que les femmes qui ont été seules avec leur enfant dès la naissance ont des attentes très modestes à l’égard des pères. Leur rôle consiste à exister et à avoir des contacts avec leur enfant. Les attentes de rôles ne sont pas non plus très explicites chez les parents ayant vécu ensemble au préalable: le parent gardien dit souvent devoir jouer les deux rôles à la fois, mère et père, ce qui est à la fois fatiguant et source de liberté. Une de nos interviewées mentionne l’absence d’interlocuteur lorsqu’il s’agit de l’éducation des enfants et souligne qu’elle trouve que c’est un sacré avantage de décider seule, en se référant aux disputes de couples autour de questions éducatives dans son entourage; mais elle regrette quand même l’absence d’interlocuteur: « il n’y a personne en face pour me dire ‘t’es chiante’ et moi de dire ‘ta gueule’, moi je m’énerve toute seule, donc c’est quand même sympa de pouvoir s’engueuler avec quelqu’un. […] Mais c’est aussi sympa de ne pas s’engueuler avec quelqu’un ».

On assimile souvent monoparentalité à difficultés, précarité, pauvreté… Dans quelle mesure est-ce effectivement le cas?

Les interviewés ont été très pudiques sur les difficultés financières: la plupart disent s’en sortir, « se débrouiller » en faisant des sacrifices (possession d’une voiture, vacances, etc.). Mais il nous faut préciser ici que l’ensemble des interviewés que nous avons rencontrés dans l’étape exploratoire sont en emploi ou au bénéfice d’une bourse d’étude. Les revenus les plus bas que nous avons tournent autour de 3000 CHF nets par mois. Il y a donc un léger biais dans cette première étape et nous serons attentifs à approcher également des familles plus précaires (chômage, aide sociale) dans la seconde partie de l’étude. Rappelons enfin les difficultés consécutives à la fragilité voire l’absence d’un réseau familial ou amical effectif qui, dans nombre de circonstances, délestent du poids des difficultés quotidiennes et constituent un soutien moral non négligeable. Une mère évoque ainsi « la fatigue sociale » de devoir supporter le regard et les préjugés d’autrui (voisinage, passants ordinaires), laquelle, ajoutée à l’épuisement physique, la conduit parfois au repli sur soi, au sentiment d’impuissance et au « pétage de plomb ».

Un certain nombre d’institutions (pré-scolaires/scolaires, services de protection de l’enfance, services d’aide sociale, etc.) interviennent auprès des familles monoparentales ou peuvent servir de recours en cas de difficultés. Comment se passent les relations entre familles monoparentales et institutions? Qu’est-ce qui devrait-être entrepris pour améliorer ces relations?

Plusieurs mères ont souligné que la monoparentalité n’est pas une situation permettant de bénéficier d’aides spécifiques. Les aides sont souvent déterminées par d’autres critères que la situation familiale. L’obtention d’une place en crèche, par exemple, est prioritairement dépendante de l’activité professionnelle des parents. Une mère raconte qu’elle ne parvenait pas à trouver de place en crèche puisqu’elle était en recherche d’emploi, et ne parvenait pas à décrocher un emploi parce qu’elle n’avait pas de solution de garde pour son enfant. Les aides financières de type allocation-logement ou subsides d’assurance-maladie sont dépendants du salaire et non de la situation familiale. Le réseau pré-, para- et périscolaire est très inégal en Suisse romande (toutes les écoles ne font pas de l’accueil parascolaire, toutes les écoles n’ont pas des cantines, etc.). Il existe bien de multiples possibilités d’aides ponctuelles cantonales, communales ou d’organismes privés (tel que Caritas), mais ces aides sont peu connues et nécessitent de la part des parents une vraie recherche. Une centralisation (par exemple au niveau cantonal) des informations sur les diverses aides et institutions proposant du soutien aux familles monoparentales serait un vrai atout.

Il est intéressant de mentionner que la seule aide qui s’adresse clairement aux monoparents divorcés ou séparés avec une convention d’entretien, à savoir les services de recouvrement de pensions alimentaires (par exemple le SCARPA dans le canton de Genève, le BRAPA dans le canton de Vaud, etc.), n’est pas identifiée comme telle. Ainsi, lorsqu’on pose la question aux parents s’ils bénéficient de l’aide d’une institution compte tenu de leur situation familiale, le SCARPA ou le BRAPA ne sont pas mentionnés, et c’est l’intervieweur qui fait émerger cette aide par une question directe.

On peut mentionner aussi que l’intervention de certaines institutions est ressentie comme problématique. C’est le cas pour les services de protection de l’enfance, dont la perception est double: à la fois ressource mais aussi menace. On peut aussi mentionner les institutions tutélaires, dont les interventions ont été globalement mal vécues et mal comprises par les mères ayant accouché sans père déclaré. Elles font le récit de l’émotion vécue lors de la réception de la lettre établissant une curatelle pour leur enfant et ne comprennent pas à quoi sert cette curatelle.

On regarde souvent les personnes en situation de monoparentalité comme des victimes, ployant sous le poids des difficultés, du manque de ressources (temps, argent, etc.). Pourtant c’est une autre image qui ressort des entretiens que vous avez réalisés: celle d’une lutte pour la dignité et la reconnaissance. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce propos? Le « problème » de la monoparentalité n’est-il pas aussi (surtout?) celui du regard que l’on porte sur elle et sur les personnes qui vivent ces situations?

Oui, absolument. D’ailleurs je pense que l’image sociale de la monoparentalité est en partie à l’origine du refus d’une partie de nos interviewés de s’identifier à la monoparentalité. Nous avons d’ailleurs décidé de supprimer ce terme du matériel de recrutement pour la seconde étape de l’étude, considérant qu’il est à la fois trop jargonnant et trop connoté. Désormais, les lettres et affichettes par le biais desquelles nous interpelons les parents susceptibles de participer à l’étude comportent l’accroche « vous élevez vos enfants seule? ». Nous avons aussi gommé la référence systématique aux problèmes et difficultés des monoparents, car ceux-ci tentent justement de se défaire du statut de victime, de femme abandonnée, de père ou de mère-courage. Il ne s’agit évidemment pas de passer sous silence les problèmes de ressources et la précarité de certaines situations, mais peut-être d’abandonner le stéréotype de la femme qui a été précipitée dans la précarité par le biais de l’expérience de la monoparentalité. Pour l’instant, nous n’avons pas rencontré de femmes désespérées au chevet desquelles se relayent les services sociaux, mais des femmes qui ont fait des choix – par exemple celui de poursuivre une grossesse alors que le père n’en veut pas –, des femmes qui réfléchissent beaucoup à ces choix, ou des femmes qui font face à des choix imposés et qui mobilisent beaucoup d’énergie pour rebondir.

Enfin, soulignons que la monoparentalité n’est pas au centre de l’identité des parents que nous avons rencontrés et c’est bien cet étiquetage réducteur qu’ils refusent – ce d’autant que cette étiquette ne donne droit à aucune prestation sociale et aucun soutien spécifique. La monoparentalité est alors une « catégorie-écran » fortement connotée (monoparentalité = problème), qui peut masquer aussi bien une situation où le parent dispose de nombreuses ressources et exerce une coparentalité apaisée (un interviewé dit ainsi « la monoparentalité est la meilleure chose qui me soit arrivée »), qu’une situation où la précarité, le chômage, l’isolement social préexistent à la monoparentalité. Dans ce deuxième cas, nous avons assisté à un refus de la lecture de la situation par la seule lorgnette de la monoparentalité qui détournerait l’attention des « vrais » problèmes. Une mère dit à ce propos que de toute façon, pour une femme, le problème de la garde de l’enfant pour pouvoir travailler existe, qu’elle soit en couple ou pas – puisque c’est assez rare d’avoir un conjoint « homme au foyer ». Les « vrais » problèmes sont l’accès aux places de crèche et à l’accueil parascolaire, la difficulté de trouver un emploi, la difficulté de concilier vie de famille et travail. Les entretiens soulignent certes que ces problèmes deviennent plus saillants avec la monoparentalité, mais ils existent surtout en dehors de celle-ci.


Cornelia Hummel

Cornelia Hummel

Docteure en sociologie, Cornelia Hummel est maître d’enseignement et de recherche au département de sociologie de l’Université de Genève et chercheuse au Pôle de recherche national LIVES.

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