Revue Sources

Après avoir écrit différents ouvrages d’exégèse, d’histoire, d’enseignement de l’orthographe ou de la poésie, le prolifique Bède le Vénérable achève en 725 un ouvrage intitulé: De temporum ratione. Ce faisant, il écrit cette fois-ci un livre dont le but principal est d’expliquer à ses élèves comment calculer la date de Pâques, pour que ceux-ci puissent répondre à tous ceux qui propagent de fausses idées sur ce sujet majeur pour tout chrétien.

Des questions fondamentales

A côté du comput romain, celui qui est encore utilisé de nos jours, subsistaient à cette époque le comput victorien, particulièrement peu précis, et le comput celte, au départ lié à l’hérésie du pélagianisme mais qui a largement survécu à cette dernière dans les îles britanniques. Pour parvenir à ses fins, Bède développe de manière encyclopédique toutes les méthodes alors connues de mesurer le temps et de dater un événement. Dès lors, même s’il est à la base un ouvrage d’enseignement, le De temporum ratione eut une importance telle qu’il traversa la Manche … et tout le Moyen Âge.

En effet, en arrière-fond de l’objectif didactique, Bède nous livre sa conception philosophique et religieuse sur le temps. Dès la lecture des premières lignes, on se rend compte que son message nous parle encore très clairement aujourd’hui. Ainsi, lorsqu’il définit son plan de travail par la formule «de temporum statu, cursu ac fine» (l’état, le cours et la fin des temps), il nous interpelle déjà sur trois questions fondamentales, toujours d’actualité, concernant le temps: la stabilité que nous y introduisons, le cours qu’il suit inexorablement et ce vers quoi il tend. En d’autres termes: quels sont les marqueurs permanents du temps, comment il s’est écoulé et dans quelles conditions il finira?

La stabilité tout d’abord. Elle est marquée par le cycle des fêtes religieuses, qui doivent revenir selon un plan bien défini. Cette régularité est nécessaire pour que nous ayons déjà un petit goût d’éternité: c’est l’intemporel qui est introduit dans le temporel. Mais on ne peut pas fixer ces fêtes de façon aléatoire: elles doivent correspondre au cycle solaire ou au cycle lunaire, ou encore mieux aux deux cycles réunis. C’est la seule solution pour respecter la Genèse I, 14: «Dieu dit: Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit; qu’ils servent de signes tant pour les fêtes que pour les jours et les années».

Dater Pâques et Noël

C’est surtout la symbolique liée à ces cycles qui peut et doit donner un parfum d’éternité au temporel, car elle fait revivre les événements, elle ne les rappelle pas seulement. Ainsi la fête de Noël est-elle fixée au solstice d’hiver, respectant le calendrier solaire, car c’est au plus profond de la nuit que doit apparaître la lumière véritable. Et c’est en raison d’une triple symbolique que Pâques doit respecter trois cycles: le solaire, avec l’équinoxe vernal, le lunaire, avec la pleine lune, et l’hebdomadaire, avec le dimanche. S’il ne s’agissait que de se souvenir de la mort et de la résurrection du Christ, il suffirait de fixer un jour dans l’année, correspondant plus ou moins à la pâque juive. On pourrait prendre par exemple l’équinoxe vernal, qui symbolise la perfection divine. Mais la date doit représenter vraiment la résurrection et donc la naissance de l’Eglise. En effet, la lune, qui n’est pas lumineuse d’elle-même mais qui a besoin de la lumière du soleil, représente l’Eglise qui ne brille que par la lumière du Christ. On doit donc fêter Pâques à une date proche de la pleine lune, mais ultérieure à l’équinoxe vernale, car l’Eglise ne peut atteindre sa plénitude avant d’avoir eu le secours de la grâce et donc de la perfection divine. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’hérésie pélagienne, niant la nécessité de la grâce, utilisait un comput tel que Pâques pouvait être fêté avant l’équinoxe vernal. Enfin, le dimanche, jour de la semaine correspondant à la résurrection du Christ, doit être retenu comme seul jour possible pour revivre l’événement. On arrive donc à la règle: premier dimanche, suivant la première pleine lune succédant à l’équinoxe vernal. Ainsi pour peu que l’équinoxe vernal tombe un samedi de pleine lune, Pâques sera fêté le 22 mars.

Cela dit, pour que l’éternité entre vraiment dans le temporel, il faut que les cycles soient respectés. Mais là apparaît tout de suite une ambiguïté: doit-on respecter la symbolique des astres ou l’ordre des jours? Pour Noël, il y a eu clairement unanimité: la fête a été maintenue le 25 décembre, quand bien même cette date ne correspond plus au solstice. Ce fait était déjà connu de Bède, qui en était un peu gêné. Il est vrai que l’on peut encore juger que l’obscurité est suffisante le 25 décembre. Pour ce qui est de Pâques, l’Eglise catholique a préféré retenir la symbolique des astres, tandis que la plupart des Eglises orientales ont préféré conserver l’ordre des jours défini par le concile de Nicée, et donc le calendrier julien. Les deux attitudes sont fondées de manière légitime en fonction du même objectif: introduire le status dans le cursus du temps, le stable dans le fuyant. Reste que Bède craignait que la symbolique de Pâques et toute sa richesse se perdent auprès des croyants si ceux-ci ne connaissent pas les raisons qui permettent d’établir cette date. Qui peut lui donner tort avec le recul?

Le cours du temps

Mais il reste que le temps passe, ou plutôt comme le dit Ronsard: «Le temps s’en va, le temps s’en va, Madame. Las le temps! Non, mais nous nous en allons».

Un livre se voulant exhaustif sur le thème du temps ne pouvait pas faire l’économie de traiter le plus complètement possible l’histoire des hommes pour mettre en évidence le cursus temporis. C’est ainsi que Bède nous offre des chroniques partant du premier jour décrit dans la Genèse jusqu’à l’âge auquel il écrit le De temporum ratione. Qu’elles comportent un certain nombre d’erreurs historiques est compréhensible, comme pour toutes les chroniques qui lui sont contemporaines. Plus intéressant est le parallélisme qu’il fait entre l’histoire du monde et sa création décrite dans la Genèse (I,1 à II, 4). En effet, tout en admettant qu’il est plus facile de considérer que ces versets sont à prendre au pied de la lettre, Bède leur préfère clairement une interprétation allégorique, inspirée de saint Augustin et que l’on peut résumer ainsi. Le premier jour, la séparation de la lumière et des ténèbres, va d’Adam à Noé: la création de la lumière correspond à celle du paradis terrestre, alors que sa séparation des ténèbres marque la séparation de l’homme de sa semence. Au soir, Dieu regrette son œuvre et veut détruire la terre. Le deuxième jour va de Noé à Abraham: le firmament au milieu des eaux est l’arche de Noé suspendue entre pluie du ciel et inondation de la terre; elle va assurer la survie de l’humanité, mais au soir la conspiration des hommes avec l’épisode de la tour de Babel crée une nouvelle séparation. Le troisième jour, celui des arbres et des plantes, est la période d’Abraham à David. Tandis que des nations sont enracinées dans le culte des démons, Abraham s’en va portant les semences qui feront les saints, mais au soir les Hébreux demandent un roi qui massacre prêtres et prophètes. Au quatrième jour Dieu crée le soleil et la

Quels sont les marqueurs permanents du temps, comment il s’est écoulé et dans quelles conditions il finira?

lune, les deux sources de lumière que sont David et Salomon, connus dans le monde, mais au soir, le peuple est dans le péché et c’est la déportation de Babylone. Le cinquième jour, les poissons les oiseaux se multiplient: Israël se multiplie en Chaldée, une partie du peuple vole vers les plaisirs célestes, une autre souffre entre les fleuves de Babylone. Au soir, la venue du Sauveur est imminente, mais le peuple juif est tributaire des Romains à cause de ses mauvaises actions. Enfin le sixième jour, Dieu crée l’homme à son image et en tire la femme: avec la venue du Sauveur et de l’Evangile, l’homme est créé à l’image de Dieu; de même que la femme est façonnée à partir de la côte de l’homme, l’Eglise naît du sang et de l’eau coulant du flanc du Christ. Nous vivons encore ce jour, au soir duquel il y aura les persécutions de l’Antéchrist. Quant au 7ème jour, celui du repos des âmes des justes, il n’a pas de soir, il dure éternellement et de fait il a déjà commencé avec la mort d’Abel le juste.

De tout ceci, il est intéressant de retenir qu’une interprétation purement symbolique de la première semaine décrite dans la Genèse est déjà proposée en 725 aux élèves des moines, plutôt qu’une interprétation littérale. Par ailleurs, l’allégorie du 6ème jour mérite qu’on s’y attarde pour que le cursus de l’histoire et de nos vies contribuent à créer l’homme à l’image de Dieu.

La fin des temps

C’est une des originalités de Bède que de consacrer dans son ouvrage une partie importante à la fin des temps. Le mot finis est à interpréter dans ses deux sens: le terme et le but.

Concernant le terme du temps, nous savons un certain nombre de choses de par l’Apocalypse de Jean, mais, Bède est intransigeant à ce sujet: nous ne pouvons pas en connaître la date. A ses yeux, c’est une question cruciale en raison de la conjoncture. En effet, des chronologistes affirmaient que la création du monde avait eu lieu aux environs de l’an 5000 avant Jésus-Christ. Collant cette hypothèse à la semaine de 6 jours et au verset 3,8 de la deuxième Epître de Pierre: «Mais voici un point, très chers, que vous ne devez pas ignorer: c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour», ceux-ci affirment donc que la fin du monde aura lieu autour de l’an 1000 (et non en l’an 1000 exactement, comme on le lit parfois). Mais, tout en acceptant, et même en développant la métaphore des jours de la semaine de la création, Bède refuse catégoriquement une interprétation qui ferait fi, par exemple, de Matthieu 24, 36: «Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père seul».

Nous pouvons ainsi faire le lien avec la fin des temps conçue comme but de toute temporalité. Le chrétien est certain de la venue du Christ. Il peut se comporter comme un mauvais serviteur, faisant le mal et surpris par le retour du maître. Le bon serviteur, de son côté, dira «Veillons et prions». Mais, Bède, méditant une Lettre de saint Augustin, affirme que même le bon serviteur peut être entraîné dans l’erreur. Il pourrait penser que la venue du Christ n’est pas simplement retardée, mais qu’elle ne se produira jamais. Il peut ainsi perdre la foi. L’enthousiasme pour une venue proche non réalisée peut provoquer un discrédit sur la foi chrétienne chez ceux qui manquent de constance. Voilà qui devrait faire méditer certains «prophètes» d’aujourd’hui qui pèchent par présomption!

Une œuvre qui défie…le temps

Même si Bède n’est pas très connu dans le monde francophone contemporain, il ne faut pas oublier que ses œuvres ont été déterminantes dans bien des débats. Son De temporum ratione fut la référence pour refuser toute croyance en une fin du monde prévue pour l’an mil. De même, cet ouvrage permit de fixer la date de Pâques tout au cours du Moyen Âge, une date fondée sur un nouveau calcul basé sur la position réelle des astres. La théologie et même la philosophie de Bède gardent donc toute leur valeur. C’est le propre de tous les Pères de l’Eglise de nous avoir transmis des œuvres qui défient … le temps.

(Bède, dit le Vénérable est un moine anglo-saxon né vers 672 et mort le 26mai 735. Son œuvre la plus célèbre est l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais. Ses traductions des œuvres grecques et latines des premiers pères de l’Église ont joué un rôle important dans le développement du christianisme en Angleterre. En 1899, Bède est proclamé docteur de l’Église.)


Roland Pillonel

Roland Pillonel

Roland Pillonel, membre de l’équipe rédactionnelle de la revue «Sources», est responsable à l’Université de Fribourg de la formation des enseignants du cycle secondaire.

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