Revue Sources

Incontestablement, en Suisse, en France et dans les autres sociétés occidentales, une « nouvelle donne » familiale s’est mise en place au cours des récentes décennies et continue à s’inventer sous nos yeux : que ce soit sous la forme des familles dites « nouvelles » (recomposées, monoparentales, homosexuelles, etc.) ; que ce soit dans le fonctionnement des familles, par exemple en matière d’éducation, de rôles féminin et masculin, de relations entre les générations. Au point que l’on peine aujourd’hui à s’accorder sur ce qu’est une famille. Ce qu’on tenait hier pour évident ne va plus de soi.

Dans cet article, je vise à apporter quelques éclairages sur cette nouvelle donne familiale, en m’appuyant sur deux petits livres récents qui en offrent un diagnostic synthétique, clair, informé et instructif. Le premier est dû à la plume de deux sociologues suisses Jean Kellerhals et Eric Widmer[1]. Il se présente pour l’essentiel comme une synthèse et un bilan d’une trentaine d’années d’études menées sur le sujet au sein du département de recherche de l’Université de Genève, d’abord sous la direction du premier auteur, et que prolonge et renouvelle aujourd’hui le second. Les lecteurs français (mais peut-être pas seulement eux) lui préféreront sans doute le second ouvrage, écrit par un autre sociologue Jean-Hughes Déchaux, ce dernier faisant une large place (tout en ne s’y limitant pas) aux données françaises ainsi qu’aux travaux et débats menés dans ce dernier pays[2].

Des familles plurielles

Après une brève introduction, tant Kellerhals et Widmer que Déchaux présentent en premier lieu les principales données socio-démographiques qui synthétisent les évolutions sur le plan de la constitution, de la taille et de la structure familiale : fécondité, mariage, divorce, familles « nouvelles » (recomposées, monoparentales, etc.), rôles domestiques et leur articulation avec les rôles professionnels (une transformation au demeurant bien plus féminine, avec notamment le déclin de la « femme au foyer », que masculine…).

Dans un deuxième temps, les auteurs abordent le couple et mettent en évidence la diversité de ses fonctionnements – du comment « on fait couple » –, des problèmes voire crises que celui-ci peut rencontrer, des manières d’y faire face. Sur ce plan, Déchaux se réfère largement aux travaux de Kellerhals et Widmer et de leur équipe. Il en va de même au chapitre suivant consacré aux relations avec les enfants, lors des premiers âges de ceux-ci. Là-encore, c’est un constat de pluralité qui prédomine : du point de vue des réaménagements au sein du couple et dans les pratiques et modes de vie qu’impliquent la naissance des enfants (ou leur adoption) et les tensions qui peuvent y être liées ; du point de vue des orientations et pratiques éducatives, des rapports à l’institution scolaire et à ses « impératifs », comme vis à vis des autres modes de socialisation (media, pairs).

C’est alors que les deux ouvrages se distinguent. Pour leur part, Kellerhals et Widmer poursuivent leur propos en traitant des liens entre frères et sœurs et de la diversité dont ils sont tissés comme des problèmes et conflits auxquels ils peuvent donner lieu : dans les manières de vivre la relation entre germains ; dans l’inscription de cette relation dans les fonctionnements et dynamiques familiales ; dans les relations avec les « demi-frères » et « demi-sœurs », que ceux-ci le soient par consanguinité ou par alliance ; dans les situations, manières d’êtres et de faire des enfants « uniques », c’est-à-dire sans fratrie.

L’ébranlement du modèle de parenté

Déchaux, lui, consacre son chapitre à une analyse du modèle de parenté et de son « ébranlement ». Par modèle de parenté, il faut entendre « les principes culturels et lois qui énoncent ce qu’est la parenté ; en ce sens, la parenté est un dispositif institutionnel qui attribue des enfants à des parents » (p. 70). Le modèle occidental classique, qui s’est historiquement imposé en Occident à l’ère féodale, a été fondé sur la coïncidence du couple, de la sexualité et de l’engendrement. Ainsi, ce modèle se caractérise d’une part par une filiation bilatérale exclusive, l’enfant étant rattaché de manière équivalente à sa mère et son père, ainsi qu’à ses ascendants maternels et paternels, et ce de manière exclusive (une seule mère, un seul père) ; d’autre part par un biocentrisme qui fait coïncider la filiation sociale et la filiation biologique. Il s’agit sur ce plan de ne pas se leurrer. Si ce modèle semble fondé en nature, il s’agit d’un choix culturel : d’autres sociétés en ont fait d’autres ; et dans nos contrées aussi la norme sociale peut être amenée à primer le purement biologique : ainsi, les couples mariés sont tenus pour être les parents de leurs enfants (avec les droits et obligations qui vont avec), même s’ils n’en sont pas effectivement les géniteurs ; l’adoption plénière qui supprime toute référence aux géniteurs de l’enfant en est une autre illustration.

Ce modèle est aujourd’hui remis en cause sous l’effet des recompositions familiales, des revendications homoparentales et des aides médicales à la procréation. Tous ces phénomènes se caractérisent par une dissociation des parentés juridique, domestique (ou « vécue ») et biologique, et met donc en question la pertinence et signification des principes à la fois institutionnels et symboliques du modèle occidental classique de la filiation. Le livre de Déchaux offre sur ce plan une synthèse claire, lucide et dépassionnée des débats publics et des dispositifs légaux, en France et ailleurs, autour du PACS, du mariage homosexuel, de l’anonymat du don de gamètes, pour ne prendre que ces exemples.

La famille n’est pas (devenue) qu’une question privée, de sentiments, de relations entre des personnes, mais elle est toujours et irrémédiablement aussi une institution

S’il est centré sur la filiation, ce chapitre a aussi une vertu plus générale qui mérite d’être soulignée : celle de rappeler, y compris contre certaines lectures sociologiques des évolutions en cours, que la famille n’est pas (devenue) qu’une question privée, de sentiments, de relations entre des personnes, mais qu’elle est toujours et irrémédiablement aussi une institution. Pour cela même, elle constitue nécessairement un enjeu public, une question au cœur des débats sociaux et politiques. Et en tant qu’institution, la famille est et reste « cadrée » par des normes et des dispositifs d’intervention visant à la réguler, que ceux-ci prennent la figure du prêtre, de l’instituteur, du juge, du travailleur social, ou plus récemment du spécialiste en médiation familiale…

La famille au-delà de la famille nucléaire

Au chapitre suivant, les auteurs se rejoignent pour aborder non plus la famille que les spécialistes qualifient de « nucléaire » ou « d’élémentaire », composée des parents et de leurs enfants, mais la famille élargie ou parenté, c’est-à-dire l’ensemble des personnes auxquels les individus sont apparentés, que ce soit par consanguinité ou par alliance (grands-parents, oncles et tantes, neveux et nièces, beaux-parents, etc.). Sur ce plan, trois constats communs s’imposent.

Tout d’abord et contrairement à ce qu’on entend parfois, la famille contemporaine n’est pas limitée à la famille nucléaire ou élémentaire. Les relations avec la parenté plus large sont bien vivantes, tout en tendant à se concentrer sur l’axe vertical (celui qui suit la succession générationnelle : par exemple les liens entre grands-parents et petits-enfants) plutôt que sur l’axe horizontal (comparativement peu de contacts et d’échanges avec les oncles et tantes, neveux et nièces, etc.) et sur « sa » famille plutôt que sur « sa » belle-famille. Sociabilité, affection, aide (y compris financière) au sein de la parenté sont bien présentes, même si elles n’ont pas la généralité et l’ampleur que certains souhaiteraient, notamment pour pouvoir confier aux familles les tâches de soins et de prises en charge que, selon eux, l’Etat n’est pas (ou plus) en mesure d’assurer, ou qu’il est tout simplement illégitime de lui confier.

Ensuite, la « parenté pratique » (c’est-à-dire les liens familiaux effectivement vécus et « activés ») n’est pas organisée selon un modèle unique ; ces différentes structures renvoient à l’histoire familiale et aux parcours de vie des personnes composant le réseau. La « parenté pratique » est aussi amenée à évoluer dans ses formes et comportements avec l’avance en âge et le changement de position dans la configuration familiale, avec les enjeux et problèmes (professionnels, existentiels, etc.) rencontrés.

Enfin, il existe de forts écarts selon les milieux sociaux dans la manière dont la parenté pratique « fonctionne » et est capable de venir en aide à celle ou celui de ses membres rencontrant une difficulté ou dans le besoin. Et, par un de ces paradoxes qui font la dureté – pour ne pas dire le tragique – du monde social, ce ne sont pas forcément les moins bien lotis en ressources (financières, informationnelles, etc.) qui peuvent le plus compter sur leur famille pour pallier leur manque de ressources…

Individualisme familial et pluralisme normatif

En conclusion, les auteurs sur la base des constats empiriques proposent une clé d’interprétation générale de la nouvelle donne familiale et en soulignent le caractère complexe et sur certains points problématique. Retenons quatre aspects saillants.

Au final, la grande mutation est celle-ci : les rapports entre l’individu et la famille se sont inversés ; comme l’écrit par exemple Déchaux (p. 112) « ce n’est plus l’individu qui est au service de la famille, mais la famille qui doit offrir à l’individu un cadre de vie épanouissant et protecteur ». Les valeurs de liberté et d’égalité associées à l’individualisme ne sont donc plus cantonnées à l’espace public mais ont pénétré la sphère familiale où elles se conjuguent avec l’idéal d’authenticité (celui d’être fidèle à son « vrai » moi, de conduire sa vie en accord avec son identité « véritable »)[3] pour former ce qu’il est convenu d’appeler l’individualisme familial. Cette profonde mutation est à l’évidence étroitement liée aux changements qu’a connus la condition des femmes et dont celles-ci ont été les protagonistes. L’un dans l’autre, voilà qui donne des motifs pour se réjouir du changement et pour ne pas se lamenter que le passé n’est plus.

Mais on aurait tort d’en rester là ; comme toujours, la réalité est plus nuancée, moins univoque, pour ne pas dire plus contradictoire. Ainsi, tant Kellerhals et Widmer que Déchaux soulignent les tensions et les problèmes associés à cette nouvelle manière de faire et d’être famille. D’une part, la mutation est elle-même inachevée, ce dont témoigne notamment la répartition encore très largement inégale des tâches domestiques entre hommes et femmes et plus largement la persistance d’un modèle qui attribue la responsabilité d’un champ d’activité principal aux femmes (la famille) respectivement aux hommes (la profession) ; cet inachèvement s’observe aussi dans les dispositifs légaux qui n’ont pas forcément été adaptés à la mutation et à ses conséquences, par exemple sur le plan du système de protection sociale, d’où les situations de précarité vécues par de nombreuses femmes. D’autre part, l’individualisme familial est porteur d’une tension qui lui est inhérente : il ne va tout simplement pas de soi de concilier, d’un côté, l’aspiration à l’autonomie et à la réalisation de soi – et le respect de celles de l’autre – avec, de l’autre côté, les exigences et contraintes d’une vie commune, c’est-à-dire de « quelque chose » qui est plus que la simple addition de vies singulières. Il faut également composer avec la nécessité de remplir des rôles (celui de père, de mère, etc.) qui sont définis, au moins en partie, à l’extérieur du cercle familial ; divers agents sociaux (juges, enseignants, travailleurs sociaux, etc.) ayant pour tâche d’évaluer le bon accomplissement, d’identifier les éventuels « problèmes », d’intervenir pour permettre de les surmonter ou de sanctionner les écarts vis-à-vis de ce qui est prescrit ou attendu. Les familles concilient de différentes manières ces exigences si ce n’est contradictoires du moins en tension, s’efforçant de « naviguer » entre attentes et contraintes. Sans toujours y parvenir, d’où « stress » familial, crises, ruptures…

C’est dire, et c’est le troisième aspect, que l’individualisme familial ne signifie nullement un effacement des normes, la disparition du travail de la société sur la famille, ni l’avènement du monde de relations « pures » qu’avait prophétisé le sociologue Anthony Giddens, c’est-à-dire de relations « tout entières marquées par l’égalité, la privatisation et l’autonomie » (Kellerhals et Widmer, p. 132). Nos auteurs soulignent que l’individualisme familial se caractérise bien plutôt par la coexistence de registres normatifs hétérogènes : à côté des conceptions les plus « modernistes », il en est d’autres plus attachées aux rôles « classiques » de chacun et de la place de la famille dans la société. « Cette coexistence est source de tensions, de contradictions dès lors que les acteurs hésitent entre des orientations normatives qui leur semblent également légitimes » (Déchaux, p. 114).

Enfin, si à bien des égards l’individualisme familial et le pluralisme normatif ouvrent le champ des possibles dans les modes de vie familiaux, ils ne constituent en tant que tel qu’une orientation pour l’action. Pour que celle-ci se réalise, encore faut-il des ressources. Et la question des ressources pose celle des inégalités, en particulier entre milieu sociaux, sexes ou générations. Si les valeurs d’autonomie, d’égalité et de négociation au cœur du modèle de l’individualisme familial ont de quoi séduire, tous n’ont pas nécessairement les ressources leur permettant d’agir en conséquence et d’obtenir que leurs objectifs ou aspirations soient reconnus et pris en compte. Et à ce jeu-là, les femmes sont souvent perdantes, les conduites peuvent contredire les aspirations et les réalisations n’être pas à la hauteur des espoirs mises en elles.

[1] Familles en Suisse: les nouveaux liens, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes (collection « Le savoir suisse »), 3e édition, 2012.

[2] Sociologie de la famille, Paris, La Découverte (collection « Repères »), 2e édition, 2009.

[3] Dont le philosophe Charles Taylor a montré qu’il constitue l’autre source morale de l’individualisme, à côté de l’autonomie individuelle, et qu’il est au cœur de l’identité moderne. Voir Les sources du moi. La formation de l’identité moderne, Paris, Seuil, 1998 [orig. ang. 1989] dans lequel il en retrace la généalogie intellectuelle (qu’il fait démarrer notamment chez Saint Augustin…).


Jean-François Bickel est professeur à la Haute Ecole fribourgeoise de travail social où il dirige le Département de la recherche. Il est membre du comité de rédaction de Sources.

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