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Sol non occidat super iracundiam vestram. Y a-t-il expression plus incisive pour illustrer le temps et sa vanité que les célèbres cadrans solaires?

«Sol non occidat super iracundiam vestram». «Que le soleil ne se couche pas sur votre colère!»

«Sol non occidat super iracundiam vestram». «Que le soleil ne se couche pas sur votre colère!»

S’il est exact que leur fonction horaire était secondaire par rapport à la fonction sociale et esthétique, le touriste-voyageur se soustraira difficilement à la fascination de leurs adages intempestifs, tenus d’ordinaire en latin. Celui, par exemple, déniché sur une maison seigneuriale de Viège (Valais) qui vous procure des frissons en affirmant que chaque heure qui passe vous blesse, et que la dernière vous tue – «omnes vulnerant – ultima necat». Ou alors cet autre cadran solaire, plus récent, découvert à Saint-Véran (Hautes Alpes) et qui, assorti d’un coq, «marque les premières heures de ton éternité». Arrêtons-nous cependant à celui que la revue reproduit ci-contre et qui fait la fierté d’une belle demeure dans le canton de Zoug: «Sol non occidat super iracundiam vestram». «Que le soleil ne se couche pas sur votre colère!»

Finir la journée en beauté

L’adage est tirée de l’Epître aux Ephésiens, chapitre 4, verset 26. Il se prête à merveille pour évoquer le crépuscule, la nuit tombante, une fin de journée… et la signification que celles-ci prennent dans la vie de l’humain, et pas uniquement de l’enfant. «Au matin qu’il y eut» suivra inéluctablement «le soir qu’il y a». Rien de surprenant donc si la fin d’une journée, tout comme son début, se retrouve investie d’une profonde symbolique spirituelle. Il s’agit de finir la journée en beauté, libre et libéré de la colère et du ressentiment. Certains auteurs spirituels n’hésitent pas à parler d’une culture nocturne proprement chrétienne.

«Que le soleil ne se couche pas sur votre colère». Cette exhortation est développée par l’Epître aux Ephésiens dans un long chapitre à caractère éthique, sans structure claire et nette. Comme le fait remarquer la Bible Bayard, ces consignes visent à donner des orientations générales valables au quotidien. Le chapitre en question souligne le fait que la conduite de vie d’un chrétien se démarquera de celle des «païens». Un croyant bouclera sa journée autrement qu’un incroyant. Sa foi en Christ l’invite à donner au coucher du soleil une signification nouvelle.

Le soleil couchant nous presse, surtout, à faire la vérité en profondeur, dans un dernier face-à-face avec celui qui se révèle à nous comme «Christ et Seigneur».

Au moment même d’observer le soleil qui s’éteint à l’horizon, le croyant voit se lever sur la nuit naissante et en lui un autre astre, le Christ lumière. Il devient alors impossible d’entrer dans l’obscurité abyssale de la nuit sans avoir purifié au préalable le jour en déclin de la colère et des ressentiments qu’il aurait vu surgir. Les enfants le pressentent mieux que les adultes: avant de s’endormir, ils tiennent à dissiper les contentieux que la journée écoulée a suscités au foyer.

Colère de l’homme et colère de Dieu

Mais comment se libérer des tourbillons de la colère causés par les aléas d’une moche journée qui touche à sa fin? Il est peu probable que la lettre aux Ephésiens veuille nous entraîner dans des considérations d’ordre physiologique, psychologique, philosophique, moral… Et à l’époque, la colère n’était pas encore devenue un des sept péchés capitaux!

La colère est tout d’abord cet état d’âme qui nous prive de sommeil. Tourmentée par mille ressentiments, l’âme ne saurait se reposer en paix. Pour l’Epitre aux Ephésiens, le ressentiment est diabolique, littéralement, car quiconque succombera aux poussées de la colère «donne emprise au diable». Le démon, ce trouble-fête, brouille les relations humaines. Ceux ou celles qui sont à l’origine de ma colère, méritent-ils encore ma confiance? mon affection? mon amour? Le tentateur m’incite à les laisser tomber.

En chrétiens, nous avons une totale liberté pour parler de la colère, la reconnaître et même l’admettre. C’est que Dieu lui-même l’a éprouvée, et c’est là un fait bien troublant! «Dans sa colère il a juré, jamais ils n’entreront dans mon repos» (Psaume 94). Causée par des hommes aux cœurs égarés et endurcis, la colère tente le Seigneur, diaboliquement, de les «abandonner et leur cacher sa face» (Deutéronome31,17). Colère doublée d’amertume et accompagnée du regret «de les avoir faits» (Genèse 6,7).

Mais, ce même Yahvé est aussi un Dieu «lent à la colère et plein d’amour» (Psaume 144). Son affection pour le peuple infidèle, scellée par alliance, ne saurait le lâcher. L’histoire du Peuple élu est à lire du début à la fin comme le récit incessamment repris d’une confiance retrouvée et d’un amour à renouveler – «avant le coucher du soleil»! C’est-à-dire avant de voir les relations humaines et la vie tout court sombrer dans une nuit opaque, sans aurore et sans lendemain. Tandis que l’homme croyant, dégagé de sa colère et aux ressentiments apaisés, s’endort en paix, le gardien d’Israël, lui, ne sommeille pas. «Celui qui te garde, ne peut dormir» (Psaume 121).

L’heure de vérité

«Sol non occidat super iracundiam vestram». Auteur de mensonges mignons et autres plus graves qui nous font douter de la confiance et de l’amour, le diable est aussi à l’origine du grand mirage qui consiste à «nier que Jésus est le Christ» (1 Jean 2,22). L’heure du sommeil se révélera, une fois encore, comme l’heure de la vérité. Instant propice pour régler les contentieux mineurs de la journée, le soleil couchant nous presse, surtout, à faire la vérité en profondeur, dans un dernier face-à-face avec celui qui se révèle à nous comme «Christ et Seigneur».

Tel soir sera suivi de tel matin.


Clau Lombriser

Clau Lombriser

Le frère dominicain Clau Lombriser, membre de l’équipe rédactionnelle de la revue «Sources», est responsable, au nom de la Conférence des évêques suisses, des prêtres «Fidei Donum» en service dans un diocèse étranger.

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