Revue Sources

Au monde des curiosités linguistiques, je me suis souvent étonné du sens du mot espagnol «compromiso» que l’on traduit en français par «engagement» et non pas par «compromis», qui serait plus logique, compte tenu de la proximité phonétique des deux expressions. Mais cette traduction paresseuse aurait généré un sérieux contresens.

Et pourtant… Il y a tellement d’engagements qui prennent la forme d’un compromis. Ceux qui ont été longuement négociés, assortis de conditions dirimantes, comme si la crainte de signer un chèque en blanc ou parapher un contrat sans qu’il ne soit relu jusqu’à sa dernière ligne nous prenait à la gorge ou aux entrailles. En général, les humains refusent de sauter sans filet. Comme au cirque, du reste!

Dans la dernière livraison de «Sources», un lecteur semblait affirmer que la restriction mentale n’était pas rare lors de l’échange de ce fameux «oui pour la vie » proclamé sous les voûtes d’une église ou les lambris d’une mairie. On pourrait peut-être en dire autant des diverses formes d’engagement religieux, si les acteurs acceptaient de s’exprimer en toute franchise et liberté.

On veut bien promettre d’aller jusqu’au bout de la route, mais à condition de pouvoir rebrousser chemin en cas de force majeure.

Mais alors, que resterait-il de l’authenticité d’un serment juré? Un mariage, on le sait, est déclaré nul s’il a été contracté sous condition et Jésus n’accepte pas à sa suite un disciple qui négocie préalablement sa disponibilité. Conflit entre idéal et réalisme. Entre absolu et compromis. On veut bien promettre d’aller jusqu’au bout de la route, mais à condition de pouvoir rebrousser chemin en cas de force majeure.

L’expression «compromiso» pourrait aussi évoquer un autre faux frère francophone du mot castillan: la «compromission», une attitude voisine de l’«engagement ». Se compromettre c’est entrer malgré tout et même à son corps défendant dans un processus tenu d’abord à l’écart de ses perspectives. Un demi engagement en quelque sorte. Une velléité, plutôt qu’une décision vraiment volontaire. J’ai l’humilité de penser que la plupart de nos engagements pompeux et solennels se situent en fait à ce modeste niveau. Nous entrons peu à peu, sans bruit excessif, dans une logique du don de soi, dont nous mesurons progressivement l’exigence, mais aussi la joie. Il nous arrive ainsi de faire un jour le saut périlleux que nous redoutons aujourd’hui.

J’en donne deux illustrations. La première inspirée par le quatrième évangile. Quand Jésus avertit ses disciples qu’il va partir en Judée pour réveiller de la mort son ami Lazare, Thomas, d’abord horrifié par la perspective de ce voyage suicidaire, finit par se rendre et s’écrie: «Allons nous aussi et nous mourrons avec lui!». J’emprunte la seconde image aux Carmélites de Compiègne dont Bernanos a narré le martyre. La plus jeune fut aussi la dernière à monter à l’échafaud. De longs jours d’atermoiements, de peurs et de fuite précédèrent son sacrifice. Et cela, malgré ses vœux prononcés un jour d’euphorie.

Il faut du temps et beaucoup d’amour pour qu’un «oui» déclaré puisse éclore en force et en lumière. Il en faut tout autant pour qu’un compromis négocié devienne un inconditionnel engagement.

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