Revue Sources

Le frère Dominique Pire (1910-1969), Dominicain belge, a montré tout au long de sa vie une compassion active au service des plus faibles, en particulier les réfugiés au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il était personnellement sensible aux conditions de vie des personnes déplacées du fait de la guerre et dont personne ne se préoccupait.

Lui-même avait fait l’expérience de l’errance en terre étrangère. Lors de la première guerre mondiale, sa famille avait dû quitter précipitamment la ville de Dinant pour trouver refuge en France (en Normandie, puis en Bretagne). Dans un entretien, le Dominicain fait référence à cette expérience douloureuse: «On nous regarde, on nous plaint, on nous aide. Je suis un réfugié, un D.P [1. D.P.: Displaced Person, Personne Déplacée.]. mais je ne le sais pas. Je ne le saurai, je ne le comprendrai, que trente-cinq ans plus tard, en voyant mes frères des camps…» [2. Hugues VEHENNE,Dominique Pire, Prix Nobel de la Paix. Souvenirs et entretiens, Office de publicité, Bruxelles, 1959, p. 4.]

Le «Hard Core»

«En voyant mes frères des camps…». Dominique Pire découvre la situation dramatique des réfugiés de la deuxième guerre mondiale. Un peu par hasard. Régulièrement, il invitait un conférencier pour aborder un thème avec un groupe de jeunes. Au début de l’année 1949, il reçoit l’ancien directeur d’un camp de réfugiés situé en Autriche. Il prend conscience de la vie de ces personnes venues de l’Est après avoir fui les combats.

Ces réfugiés, se comptant par milliers, étaient regroupés tant en Allemagne qu’en Autriche. Après leur victoire, les Alliés s’occupèrent de réinsérer les réfugiés les plus rentables. Les professions utiles à la reconstruction étaient privilégiées (maçons, menuisiers,…). Cependant, il restait un groupe non rentable, surnommé le «Hard Core» (noyau dur), un résidu composé essentiellement de malades, de vieillards, de femmes et d’enfants, abandonnés dans des baraquements insalubres. Bouleversé, Dominique Pire veut réagir de toutes ses forces.

Les parrainages

Avec des amis, il réfléchit aux actions qui pourraient être menées en faveur de ces laissés-pour-compte. La première idée fût d’écrire aux réfugiés dont on avait les noms. Ainsi naquit l’Aide aux Personnes Déplacées (APD).

Ensuite, Dominique Pire va sur place, en Autriche, sans visa ni passeport, car le temps presse. Il visite différents camps et mesure l’ampleur des besoins. Il constate la présence de bonnes volontés, mais aussi la discrimination dont font preuve les différentes organisations d’aide, chacune voulant s’occuper des «siens».

Il a déçu plus d’un catholique bien pensant en affirmant qu’il ne se souciait pas d’évangélisation, mais de dignité.

Animé par la conviction profonde que toute personne est digne d’amour et de respect, le Dominicain lance une politique d’aide inspirée par l’Evangile. Il tient à aider les réfugiés, sans se demander quelles sont leurs croyances. Au retour de sa visite des camps, il se mobilise au service de ses frères déracinés. Rapidement, il crée un réseau de parrainages reposant sur les bonnes volontés qui acceptent d’écrire et d’envoyer des colis aux réfugiés. L’attention à l’autre est aussi importante que l’aide matérielle. On comptera jusque 18.000 parrainages.

L’«Europe du cœur»

Puis vient la fondation en Belgique de quatre homes pour personnes âgées réfugiées, ainsi que les villages européens. Afin de favoriser une intégration sur place, à proximité des villes, il bâtit pas moins de sept villages, regroupant chacun une vingtaine de familles. Ces villages sont répartis en Belgique, en Allemagne et en Autriche. Toutefois, pour réaliser ses projets, le frère dominicain doit convaincre les autorités et parfois briser les résistances. Il publie un bulletin d’informations (80.000 exemplaires), collecte des fonds, visite les camps et répond à un courrier très abondant.

Le frère Dominique a toujours refusé d’appartenir aux organismes catholiques en raison d’une volonté de neutralité. Ce qui lui valut de nombreuses critiques. Il a déçu plus d’un catholique bien pensant en affirmant qu’il ne se souciait pas d’évangélisation, mais de dignité. Il soulignait qu’il recevait des dons tant des évêchés que des loges maçonniques. Par ailleurs, il avait le talent de faire travailler des collaborateurs fort différents. Sans se décourager, Dominique Pire réalisa son projet d’une «Europe du cœur».

Son audace et son dévouement ont été récompensés par le Prix Nobel de la Paix, qui lui fut décerné le 10 novembre 1958. Tous les organismes fondés par lui existent encore de nos jours.

«Université de la Paix»

Dominique Pire a toujours suivi son intuition: faire croître le respect mutuel. Il a insisté sur l’importance du dialogue fraternel où chacun tente de se mettre à la place de l’autre. Son engagement s’est finalement étendu aux dimensions de la planète. Ainsi, l’«Université de Paix» (1960) et les «Iles de Paix» (1962). La première visait à promouvoir un dialogue interculturel et interreligieux à partir d’une réflexion sur les conditions de faire advenir une paix mondiale. Les secondes devaient permettre à une région du Tiers-Monde d’améliorer son niveau de vie par l’acquisition de nouvelles compétences.

Jusqu’à la fin de sa vie, Dominique Pire s’est fait l’avocat des «sans voix». Son message continue de nous inspirer. Cette maxime sortie de sa bouche vaut tout un programme «Mettre provisoirement entre parenthèses ce qu’on est et ce qu’on pense pour comprendre et apprécier positivement, même sans le partager, le point de vue de l’autre ».


Le frère dominicain belge Pierre-Yves Materne, réside au couvent de Bruxelles, tout en exerçant sa profession d’avocat au barreau de Bruxelles. Il est aussi chargé de cours à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve.

 

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