Revue Sources

Un ami médecin, qui ne regrette pas la liturgie tridentine, me fait tout de même part de sa préférence pour l’ancienne formule latine qui nous disposait à recevoir le corps du Christ. Je traduis: « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit (sub tectume meum), mais dis seulement la Parole (verbum) et mon âme sera guérie« . La remarque de ce thérapeute chrétien a creusé en moi quelques sillons, pas trop éloignés du sujet qui nous préoccupe.

Tout d’abord, le malade invite le divin médecin à entrer « sous son toit« . Cette supplique est plus concrète, moins mièvre et banale que la prière ronronnante demandant à Jésus d’ »habiter notre cœur ». Ce qui, en rigueur de terme, ne veut strictement rien dire. « Sous mon toit », par contre, chez moi, au milieu de mon entourage familial ou communautaire, au sein du décor que je me suis tissé, au cœur de l’histoire cabossée de ma vie: c’est là que j’attends celui qui peut me guérir. Les médecins de jadis qui se déplaçaient au domicile de leur patient évaluaient au premier coup d’œil la gravité de l’état du malade. La prise en compte de la santé du « toit » qui l’abritait leur permettait d’affiner leur diagnostic et proposer le traitement adéquat. Un homme peut souffrir du fait que son « toit » est percé et ne le protège plus. Il faut donc porter remède à l’environnement du malade, si on veut vraiment le guérir. Aujourd’hui, les médecins de campagne ont disparu et les généralistes prennent leur retraite. Où trouverais-je un thérapeute qui entrerait encore « sous mon toit »?

Mon âme sera guérie

« Mon âme sera guérie« . Pas seulement mon estomac, mes reins ou mes artères, mais « mon âme», source de tout élan vital, qu’il soit végétal, animal ou spirituel. La vraie médecine ne peut être qu’holistique. Elle concerne toute ma personne, sans se cantonner à mon anatomie. La guérison que j’implore est donc complexe. Elle peut m’ouvrir de nouveaux horizons, momentanément obnubilés par la souffrance physique. Francine Carrillo, pasteure et écrivaine, l’a bien décrit dans l’un de ses derniers ouvrages[1]: « Guérir… mais de quoi? ». Même la conversion morale ou spirituelle peut trouver place sur ce chemin.

« Dis seulement un mot« . La parole guérit. Freud n’a rien inventé. Tout le monde s’entend pour dénoncer le mal de notre siècle: l’absence de vraies communications entre les personnes. Constat paradoxal quand les téléphones portables, les SMS, les courriels nous inondent. Mais que deviennent dans ce fatras médiatique l’heure de la confidence ou celle de la confrontation positive? Que devient le « devoir de s’asseoir », l’un face à l’autre, les yeux dans les yeux, le temps de se dire et de s’entendre dire? Une vraie parole humaine libère et guérit. Celle qui ne s’embarrasse pas de médiations techniques, mais sourd du cœur, comme un verre d’eau fraîche tendu à l’assoiffé.

La parole

Enfin, ce ne sont pas seulement les « mots », mais la Parole, le Verbe, qui remet debout le malade. Bien sûr, en faisant ce lien, j’ai conscience d’avoir quitté la salle d’opération où s’affairent d’habiles techniciens autour de mes viscères. La foi, elle, ouvre un nouvel espace thérapeutique qui ne se confond ni avec la science médicale, ni avec le miracle improbable. Une espérance renaît quand mes forces physiques défaillent. Un nouveau monde vient au jour, quand l’ancien est à son déclin. Cette Parole de résurrection, de qui l’entendrai-je, couché sur mon lit d’hôpital? D’un médecin? D’une infirmière? D’un aumônier? D’un voisin malade? Il suffirait de faire remonter en moi ce que j’ai si souvent prêché, pour qu’enfin je puisse me l’approprier.

[1] Francine Carrillo: Guérir…mais de quoi? Editions Ouverture, Lausanne, 2011.


Guy Musy

Guy Musy

Le frère dominicain Guy Musy, rédacteur responsable de la revue « Sources », présida en 2010 – 2011 la Plateforme Interreligieuse de Genève. Il fut pendant plusieurs années le délégué de son Eglise auprès de cet organisme.

 

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