Revue Sources

« Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles, couchés dessus le sol à la face de Dieu » écrivait Péguy quelques mois avant de tomber, foudroyé d’une balle en plein front, aux premières heures de la Grande Guerre. Cent ans se sont écoulés depuis. Le lieutenant Péguy n’est plus. Le poète, lui, reste d’une actualité étonnante. Si ses écrits échappent à l’usure du temps, c’est qu’ils recèlent d’intuitions intemporelles, inépuisables – dont la plus essentielle, qui dirigea toujours plus explicitement l’entier de son œuvre: le mystère de l’incarnation.

Poète et paysan

Comme l’écrivait Paul Archambault, Péguy n’eut de cesse de « relier les plus hautes réalisations de l’esprit aux plus secrètes germinations de la terre ». Resituer l’infini dans la finitude de l’humus: c’est là sa quête incessante, son génie propre, qui plonge ses racines avant tout dans son expérience de vie.

Si Péguy fut normalien, il était d’abord paysan: « Je serais un grand sot de ne pas me laisser faire, de ne pas me laisser redevenir, reconquérir paysan » écrira-t-il au soir de sa courte vie (Victor Marie, comte Hugo). L’appel de la terre est resté profond chez lui et il est intimement lié au faubourg Bourgogne, qui l’a vu naître et grandir. De ce quartier aux portes d’Orléans, de cette « ancienne France » où la paysannerie gardait ses mœurs et son langage, Péguy a tout reçu. C’est là que palpitaient, enveloppées d’un peu de « pesanteur terrienne », toutes les virtualités de son inspiration. « Rien n’est aussi mystérieux comme ces sourdes préparations qui attendent l’homme au seuil de toute vie, écrit-il dans l’Argent. Tout est joué avant que nous ayons douze ans. »

« Le surnaturel est lui-même charnel ». Charles Péguy

Au cœur de ces années fondatrices, il saisit que la vie, simple dans la répétitivité de sa forme, est insondable dans son mystère – plus encore: son prosaïsme apparent est le lieu de l’incommensurable. Le faubourg Bourgogne et ses petites gens sont l’écrin de valeurs immenses, de mystères infinis: vie de la famille et du travail, potentialité du don et, ultimement, présence de Dieu.

C’est là une clé d’interprétation de son style si particulier. Si, à l’encontre des règles de français les plus élémentaires, Péguy ne craint pas les redites; si, au contraire, il les multiplie à souhait, c’est précisément parce que son style est lui-même la manifestation des humbles recommencements quotidiens dans lesquels se cache ce qui ne passe pas.

« Le surnaturel est lui-même charnel »

Un telle acuité l’a acheminé comme naturellement au mystère de l’incarnation qui fonde, résume et achève ses intuitions de jeunesse. D’aucuns pourraient croire que la vie de Péguy est faite de contradictions. Ils se trompent. Péguy est l’homme des longs murissements: un fil conducteur relie son dreyfusisme à sa foi, son engagement politique à son espérance.

Dans cette croissance homogène, son attachement au Christ, vrai Dieu et vrai homme, reste l’ultime déploiement de son génie poétique – et ce, dans une approche magnifiquement terrienne. Lorsque la foi s’invite dans son œuvre, c’est encore le paysan, le fils de rempailleuse, qui parle. Dans son « Ève », véritable aboutissement, Péguy ne sépare pas le paradis des plus humbles réalités humaines. « Dans le paradis, tel que je le montrerai, il n’y aura pas seulement des âmes, il y aura des choses. Tout ce qui existe et qui est réussi » (correspondance avec Daniel Halévy). Des cathédrales, par exemple, mais aussi tout le matériel que l’homme associe à son effort: truelles, marteaux, ou encore poignée de freines. Rien de ces humbles éléments n’échappe à l’exaltation…

[…] Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l’arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond
Et l’arbre de la race est lui-même éternel.
(Ève)


Pierre PistolettiPierre Pistoletti, journaliste et théologien, est membre du comité de rédaction de la revue Sources.

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