Revue Sources

Avec un petit sourire, j’ai repéré récemment cet intitulé mis en exergue dans une bonne page du quotidien romand Le Temps. Je vous le livre tel que je l’ai lu: «Vous êtes ouvert sur le monde, rationnel, libéral, vous prenez vos responsabilités, vous chérissez avant tout la liberté individuelle et l’esprit critique? Alors vous êtes protestant. Non? Eh bien si.»

A contrario, je déduis de cette étrange confession de foi que ceux qui ne sont pas protestants, catholiques en l’occurrence, sont des individus bornés et prélogiques, qu’il comptent au rang des intégristes rassis, qu’ils ne prennent aucune décision sans avoir préalablement consulté leur curé, ne savent que faire de leur liberté et détestent les gens qui réfléchissent. Si tel était le cas, il serait grand temps que je fasse un pèlerinage du côté de Wittenberg, ou, à la rigueur, que je ne lise plus «Le Temps».

Caricature partagée

Ces clichés ont la vie dure. Je me réjouis de les voir aujourd’hui démentis. Ou plutôt, je constate que la caricature franchit allègrement les frontières confessionnelles. Le cléricalisme, par exemple, n’est plus une marque déposée catholique. Je ne ferai pas le compte des pasteurs jaloux de leur autorité et de leur pouvoir ou des conseillers synodaux et paroissiaux qui se comportent en rois sacristains.

« Ce n’est pas l’évangile qui est devenue obsolète, mais la manière d’en parler et de le vivre »

Quant à la liberté de croyance, j’ai comme l’impression que subsistent dans la tradition réformée des Rubicon à ne pas franchir impunément. Ne serait-ce que la fameuse troïka: «Sola fide, Sola scriptura, Sola gratia». Ce dogme – car c’en est un – en vaut bien d’autres confinés dans le catéchisme catholique.

L’histoire nous rappelle aussi hélas le zèle mis en œuvre par certains pères fondateurs de la Réformation pour éliminer leurs contradicteurs. Allez le demander à Michel Servet à Genève, à Thomas Müntzer en Rhénanie ou aux anabaptistes noyés dans la Limmat à Zurich. Et que dire de Cromwell, bourreau des «papistes» irlandais, dont l’effigie figure sans honte sur un mur célèbre de la«ville de Calvin»?

Mieux vaut s’ignorer que s’étriper

Mais cessons d’additionner nos points. Que chacun balaye devant sa porte ou «broute sur son territoire», selon la formule judicieuse qui mit fin à la première empoignade à couteaux tirés entre catholiques et réformés sur le territoire helvétique.

Cela se passait à Kappel am Albis en 1529. Un pacte de non agression mutuelle ou un «gentlemen agreement» s’en suivit, au terme duquel les adversaires de la veille s’interdisaient de s’ingérer dans les affaires religieuses du voisin, mais restaient maîtres d’en définir chez eux la nature et la teneur. «Cujus regio ejus religio». Ce principe permit aux Confédérés suisses de cohabiter tant bien que mal pendant plusieurs siècles. La religion ne pouvait que les diviser et les opposer à moins de prendre le parti de ne pas en faire état dans leurs affaires communes.

Donc, «chacun chez soi, et les vaches seront bien gardées!» Ou encore: En deçà les «papaux», au-delà les «huguenots», comme le disaient les Payernois protestants et ma grand-mère catholique, habitant un village fribourgeois frontalier. A la rigueur, elle se rendait à la foire de ce bourg «huguenot» pour y vendre ses poules et ses cochons, mais surtout pas pour ramener chez elle des filles à marier par ses garçons. Pendant des siècles, la mixité confessionnelle fut considérée comme facteur de troubles et même comme une aberration religieuse. On vivait les uns à côté des autres, cloisonnés dans des ghettos confessionnels qu’on appellerait de nos jours «communautaristes». La paix civile était à ce prix.

Vreneli et Joël

La libre circulation des personnes à l’intérieur du territoire helvétique – présage de la libre circulation à l’intérieur de l’Europe – prit son temps pour bouleverser ce schéma rigoureux.

La première protestante que je rencontrai de ma vie s’appelait Vérène ou Vreneli, dans son parler bernois. Fille d’un paysan d’Oberland qui avait trouvé domaine dans un hameau de mon village, Vérène fréquentait notre école primaire.

Le second fut Joël, fils d’un pasteur vaudois des environs, avec qui je partageai quelques années plus tard le même banc d’école secondaire. De très bonnes personnes, en l’occurrence, en dépit de leur «bizarrerie» de s’affirmer protestant. Je découvris chez l’un et l’autre une humanité qui semblait faire fi de nos ukases confessionnels et m’obligeait à redéfinir dans mon paysage mes convictions catholiques. Je n’étais donc pas le seul à croire au Dieu de Jésus-Christ? Belle découverte! Mieux encore, la foi de ces amis interpellait la mienne, la purifiait, la développait tout en la rééquilibrant.

L’avènement de l’oecuménisme

Cette expérience fut partagée par ceux et celles que l’amour entraînait à jeter des passerelles par dessus les fossés confessionnels. Il a bien fallu que les Eglises s’y fassent, passant de l’interdiction absolue de célébrer des mariages mixtes à tolérer ces unions contractées dans le secret d’une sacristie (pour éviter le scandale!), puis, de nos jours, autoriser une cérémonie de mariage œcuménique au temple ou à l’église.

Le réveil biblique et conciliaire des années soixante généra une impulsion oecuménique extraordinaire dans le monde catholique. Il s’agissait de rattraper le temps perdu et reprendre le chant des ténors réformés qui dès le début du 20ème siècle avait entonné cette antienne. Ainsi se créèrent de multiples liens entre chrétiens d’obédiences diverses, heureux et étonnés de vivre les mêmes «fondamentaux» chrétiens, ceux-là même que les disputes confessionnelles avaient obscurcis et mis en berne.

Fin des clivages confessionnels?

Certains espéraient que ces rapprochements auraient pu relativiser et même supprimer les particularismes confessionnels. Au point de prendre leurs rêves pour réalité, d’autres s’imaginent que la question est désormais résolue et qu’il n’est plus nécessaire d’y accorder quelque importance que ce soit. Cette vision est partagée par certains offices étatiques, volontiers réducteurs et simplificateurs, heureux de n’avoir en face d’eux qu’une seule famille chrétienne, plutôt qu’un patchwork aux nuances multiples et indéfinissables.

Il faudrait se désoler si nos richesses confessionnelles respectives disparaissaient sous l’effet d’une globalisation qui ne rechercherait que le plus petit dénominateur commun, habituellement proche du néant. Notre patrimoine confessionnel respectif a pu nous diviser certes, mais il est aussi une richesse dont nous pouvons faire part à celui qui relève d’une autre tradition chrétienne. Pendant des décennies, les groupes «Foyers Mixtes» se sont donnés ce remarquable objectif. Je crains qu’ils ne soient désormais fatigués et qu’ils laissent tomber les bras face à l’indifférence religieuse de leurs propres enfants qui sur ce point ne sont pas différents de l’immense majorité des jeunes de leur génération.

Le rejet de toute appartenance religieuse est un phénomène récent qui affecte nos sociétés occidentales. Il lamine nos Eglises et communautés, réduit certains groupes à l’état de moignons, cruellement amputés des foules de fidèles auxquelles ils s’étaient habitués. La survie de certaines dénominations devient problématique. D’où le raidissement et la radicalisation de ces communautés, hantées par la perspective d’une prochaine disparition. Elles réaffirment leur identité confessionnelle originelle et originaire comme si elles voulaient conjurer ce péril.

Malheur ou Chance?

Je ne pense pas que cette voie soit une planche de salut pour sauver ces communautés à la dérive. Le temps n’est certainement pas à l’isolement qui ne ferait que précipiter leur ruine, mais à un nouveau rapprochement entre ceux et celles qui se réclament de Jésus de Nazareth et tentent de mettre leurs pas dans les siens. J’aimerais que ces hommes et ces femmes m’expliquent pourquoi leurs enfants se sont éloignés de la foi qu’ils voulaient leur transmettre. Pourquoi cette rupture de transmission? Ont-ils trahi, déformé le message qu’ils avaient eux-mêmes reçu? Ou alors, est-ce le message lui-même qui ne répond plus aux attentes des nouvelles générations? Si c’était le cas, la «bonne et joyeuse nouvelle» aurait cessé d’être universelle. Elle n’aurait concerné qu’une tranche périmée de l’histoire de l’humanité.

A dire vrai, ce n’est pas l’évangile qui est devenue obsolète, mais la manière d’en parler et de le vivre. Nos Eglises, jusque là glorieusement régnantes, sont devenues réfugiées et exilées sur leurs terres. Est-ce un malheur ou une chance? Le moment est venu de relire – ensemble – les prophètes de l’exil.

Ces graves et urgentes questions devraient préoccuper tous nos responsables d’Eglises et de communautés chrétiennes. Plutôt que fourbir des armes en vue de nouvelles croisades contre les «infidèles» de ce temps, plutôt que s’échiner à résoudre le mystère de la justification ou celui de la transsubstantiation. Même s’il fallait oublier pour un temps qu’il y eût un pape à Rome, un patriarche à Moscou ou Constantinople et Martin Luther à Wittenberg.


Frère Guy Musy, dominicain, rédacteur responsable de la revue «Sources».

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  • Pierre X. Angleys

    Bon, je me lance, je voudrais apporter un témoignage sur le fait que tous les « foyers mixtes » ne baissent pas les bras. Je ne voudrais pas croire que mon épouse et moi-même soient « l’exception qui confirme la règle », j’espère que d’autres personnes pourront aussi indiquer qu’un mariage entre un catholique et une protestante (ou inversement) n’ont pas été stériles dans la transmission de la foi chrétienne aux enfants d’un tel mariage.
    Voici notre histoire: nous nous sommes rencontrés en Côte d’Ivoire en 1970. Elle était Américaine, presbytérienne (calviniste), volontaire du Corps de la Paix et enseignante d’anglais . Le Peace Corps avait été inventé par John Kennedy pour prouver que les USA pouvaient aussi contribuer dans les pays en voie de développement. Et moi le Français, catholique de souche ayant fait mes études secondaires dans un collège tenu par des prêtres, j’étais diplômé d’une école d’ingénieurs en mécanique. J’avais été envoyé par le Ministère de la Coopération pour enseigner maths, physique, sciences naturelles et histoire dans le même collège d’enseignement secondaire. Nous nous plûmes au premier regard 🙂
    Nous avons, après deux ans d’Afrique noire, décidé de faire des maîtrises (masters) dans nos domaines, elle en linguistique, moi en ingénierie. Nous nous sommes retrouvés dans la même université au Michigan et 6 mois plus tard, nous nous sommes mariés à Kansas-City, là où elle avait grandi, avec messe et bénédiction dans un paroisse catholique, suivies d’un mariage chez les presbytériens où officiait le pasteur qui l’avait accompagnée pendant toute son enfance.
    Notre fils naquit deux ans plus à Genève où j’avais été embauché par une grande firme américaine, il fut baptisé chez les catholiques; notre fille naquit quatre ans plus tard en Arabie Saoudite, elle fut baptisée chez les presbytériens. Puis nous revînmes dans la région genevoise. En grandissant, nos enfants reçurent double dose linguistique (français et anglais) et double dose d’éveil à la foi et de catéchisme : chez les catholiques avec papa dans la paroisse où j’étais actif et où ils venaient avec moi à la première messe du dimanche à 8h30 ; et chez les presbytériens de l’Église d’Écosse à l’Auditoire de Calvin où ils allaient avec maman qui chantait dans la chorale à 11h. Ils y suivaient l’école du dimanche, et le mercredi allaient au catéchisme catholique du village où nous habitions. Ils eurent leur première communion côté catholique. L’un confirma côté presbytérien, l’autre côté catholique.
    Après leur baccalauréat, tous deux voulurent suivre des études universitaires au U.S.A. et tous deux y restèrent après leur diplôme, mon fils en ingénierie, notre fille en biologie. Ce fut difficile pour mon épouse devenue française d’accepter de les voir vivre si loin de nous, mais c’était leur choix, et nous devions le respecter !
    Après une période de discernement d’abord pour un an chez les protestants, puis une autre chez les catholiques, notre fils a décidé de continuer à suivre les rites catholiques et recevoir les sacrements catholiques, tout en joignant une communauté « mixte » en temps que frère. Il a éventuellement fait des voeux d’engagement à vie (simplicité, chasteté, obéissance) chez les Serviteurs de la Parole (Servants of the Word). Cette communauté originaire du Michigan est oecuménique, du style Chemin Neuf, acceptant des frères aussi bien de tradition catholique que réformés ou évangéliques. Leur mission essentielle est d’apporter aide et soutien de tradition chrétienne aux étudiants sur les campus universitaires, et aux familles qui veulent éduquer leurs enfants dans la foi chrétienne sans contrainte confessionnelle.
    Notre fille, finissant ses études elle aussi au Michigan, rencontra l’homme de sa vie. Il était luthérien, mais ils se marièrent dans la paroisse catholique où elle avait été active pendant ses études. Plus tard, changeant de lieu de vie pour des questions de travail, ils se sentirent plus adoptés par une paroisse locale luthérienne, et c’est là qu’ils sont maintenant actifs tous les deux.
    La foi de mes enfants est robuste, et comme c’était le cas entre mon épouse et moi, ils ont toujours trouvé de l’enrichissement dans les questions que soulèvent les différences d’approches de vie chrétienne telles qu’on les voient chez les catholiques et autres confessions. Comme nous, ils estiment que leur parcours sur les pas de Jésus-Christ impose un regard toujours neuf sur la manière de regarder les autres et leurs traditions. Et en matière de vie chrétienne, l’action doit primer sur la tradition !


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