Revue Sources

«Allez à la ville!» Le mot d’ordre est donné par Jésus, tel qu’on peut le lire dans l’évangile de Marc (14,13), lorsque les disciples sont envoyés préparer le repas pascal.

La ville (pôlis) dont il s’agit n’est évidemment pas Istanbul qui en grec se dit aussi: «eis tèn pôlin» ( vers la ville), cité qui pèsera lourd dans l’héritage chrétien. Mais, dans l’évangile, c’est bien de Jérusalem dont il est question, ville sainte par son Temple, mais aussi redoutable par sa réputation de «tuer les prophètes et lapider ceux qui lui sont envoyés» (Luc 13, 34). Quand Jésus de Nazareth prend la décision d’«aller vers la ville» («eis tèn pôlin»), il sait très bien que cet ordre de marche équivaut pour lui à un arrêt de mort. Déterminé et résolu, il « durcit son visage» (Luc 9, 51) avant de se mettre en route. Ses compagnons effrayés tentent de l’en dissuader. En vain. Finalement, ils se résignent et partent eux aussi à la ville. Pour mourir avec lui (Jean 11, 16).

De la plaine de Galilée aux métropoles impériales

Jérusalem est non seulement redoutée du fait du sort qu’elle réserve à ses prophètes visiteurs, elle est de plus étrangère et même inhospitalière à ces paysans galiléens, familiers de paraboles qui parlent de blé en herbe, de moutons égarés, de chardons parasites, de figuiers infertiles, de vignerons chômeurs ou de pêcheurs rentrés bredouilles. Sans conteste, l’évangile a d’abord résonné sur leur lac et dans leurs champs. Mais il gagnera très vite la ville. Et, l’ayant atteinte, il ne la quittera plus.

Ce choix préférentiel des villes comme centres d’éclosion et de diffusion du christianisme prédomina pendant des siècles.

L’artisan de cette révolution culturelle et religieuse fut bien sûr Paul, citadin lui-même, natif de la ville de Tarse en Asie Mineure et citoyen romain. Fraîchement converti, il gagne la métropole d’Antioche en Syrie et de là part en mission vers les villes d’Asie Mineure et de Grèce. Il y suscite des assemblées chrétiennes qu’il organise en corps social, selon le modèle citadin qui lui était familier. De chacune de ces cités, il aurait pu dire ce que le Seigneur lui révéla à Corinthe: «Je suis avec toi (…) car, dans cette ville, un peuple nombreux m’est destiné» (Actes 18,10). A une exception près, celle aux Galates, ses lettres seront toutes adressées à des communautés urbaines et l’apôtre n’aura de cesse que sa prédication atteigne la capitale impériale. Les Actes des Apôtres, qui relatent ce parcours, s’achèvent comme un marathon apostolique. La bonne nouvelle a gagné Rome, la ville des villes. Son héraut est parvenu à son but; il n’a plus qu’à entonner son «Nunc dimittis» et attester par son sang la vérité de ses dires.

L’Eglise constantinienne, qui hérita du ministère de Paul, a gardé cette structure urbaine et en a fait même un système de gouvernement. Quatre, et bientôt cinq grandes métropoles impériales, vont devenir autant de patriarcats: Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Rome et, plus tard, Constantinople, qui se désignera elle-même comme la seconde Rome. Chacun de ces sièges supervisait d’autres évêchés de seconde classe, urbanisés eux aussi et reliés à leur patriarche respectif.

Paysans devenus païens

Ce choix préférentiel des villes comme centres d’éclosion et de diffusion du christianisme prédomina pendant des siècles. C’est en ville que s’édifièrent les cathédrales et fleurirent les écoles collégiales et les universités. Paris était le four où cuisait le pain de la chrétienté, disait-on à l’époque médiévale. La ville donnait le ton et imposait son rythme à l’église, à l’école, au palais, aux halles des marchands, à l’hôtel-Dieu comme à l’hôtel de ville. Hors de la ville, pas de salut! Hors de la ville, rien, si ce n’est le donjon féodal pour protéger l’accès aux marchés et servir de refuges aux paysans des alentours contre les seigneurs de la guerre et les brigands de grands chemins.

Les Jésuites donnaient le ton dans les quelques bourgs demeurés catholiques et les capucins «tenaient» les campagnes.

La campagne? Symbole d’insécurité, d’insalubrité, d’ignorance, d’éloignement et de misères. Assez bonne toutefois pour attirer des moines hirsutes, habitués à combattre le démon, hôte des forêts et des déserts, habitués également aux marécages. La campagne? Un lieu d’où l’on ne peut que fuir comme Rastignac ou comme un Africain d’aujourd’hui. Notre langue, héritée du latin, a conservé un signe particulièrement éloquent de cette relégation. Le mot latin«paganus» se traduit en langue classique par «rural, rustique, villageois». A partir du IVesiècle, suite à la christianisation des villes de l’Empire, la même expression désigne le non-chrétien, plus vulgairement «le païen».

Mais, soyons justes! Si les centres urbains furent les premiers à être évangélisés, il y eut toutefois l’exemple de Martin de Tours (316-397) et de ses compagnons, très actifs dans la christianisation des campagnes gallo-romaines. En témoignent encore aujourd’hui les nombreuses églises, chapelles ou sites ruraux qui portent son nom. Ce ne fut là qu’une exception, répétée au «grand siècle» par l’activité pastorale d’un Vincent de Paul (1581-1660), et surtout par Grignon de Monfort (1673-1716), inventeur des missions paroissiales rurales qui christianisèrent en profondeur des régions françaises qui jusque là ne l’étaient qu’en surface. Mais, pour l’essentiel, c’était l’aigle de Maux ou le cygne de Cambrais qui donnaient de la voix dans l’Eglise de France. En Suisse, la situation était différente. Bien avant la Révolution, la Réforme s’était imposée dans la plupart des villes du pays. Depuis ce temps-là, les Jésuites donnaient le ton dans les quelques bourgs demeurés catholiques et les capucins «tenaient» les campagnes.

Le retour des paysans

La Révolution française provoqua une césure radicale de ce système. Le quadrillage paroissial et conventuel urbain éclata. Un clergé d’origine rurale prit lentement la relève des clercs aristocrates ou «grand bourgeois» et finit par instituer au cours du siècle et demi qui suivit une Eglise de type campagnard en milieu citadin. Le phénomène fut encore plus marqué dans l’incroyable essor missionnaire du XIXe siècle, dont les agents furent surtout des religieux et religieuses d’origine rurale. Le plus souvent mal à l’aise dans le milieu urbain, comme un nain dans une défroque de géant.

Au début du siècle dernier, un immigré valaisan ou fribourgeois ne pouvait-il que «se perdre» dans la Babylone genevoise

Ces nouveaux pasteurs entretinrent la méfiance envers la ville, lieu de perdition, et demeurèrent fidèles à une pratique qui avait donné ses fruits dans les campagnes. Ainsi, au début du siècle dernier, un immigré valaisan ou fribourgeois ne pouvait-il que «se perdre» dans la Babylone genevoise, à moins qu’il ne fut récupéré par un prêtre de chez lui, qui partageait ses coutumes et ses dévotions. Il faut dire aussi à leur décharge que quelques prêtres de souche paysanne, comme l’Abbé René Castella dont il est question dans le dossier de ce numéro, surent admirablement conformer leur ministère aux conditions citadines. Je mentionnerai aussi tous les prêtres d’origine rurale qui favorisèrent en ville les équipes d’Action Catholique dont l’envergure dépassait largement le pré carré paroissial, étroitement délimité et jalousement surveillé par un curé soupçonneux qui ne voulait perdre «son» bien.

Et maintenant?

Tout d’abord, un fait sociologique nouveau bouleverse le paysage pastoral habituel. La ville tend à se confondre avec ses voisins ruraux. Cités dortoirs, zones villas ou HLM envahissent ce qui n’était, il n’y a pas si longtemps, que cultures ou pâtures. La communauté villageoise se désintègre, perd ses traditions et fusionne dans un ensemble plus vaste. Quant à l’église, elle a cessé de tenir sa place au milieu d’un village qui n’existe plus. Son clocher, le plus souvent, est devenu muet, perdu et désuet dans une banlieue grise et anonyme qui, telle une pieuvre, tend chaque jour plus loin ses tentacules. A cela s’ajoutent les migrations estivales ou hivernales de populations à la recherche de neige, de mer, de montagne et de soleil. Les gens – et les paroissiens donc! – n’ont plus de chez eux, comme si l’univers était devenu leur unique patrie. Le dominicain Yves Congar, qui ne manquait pas d’intuition prophétique, avait déjà intitulé un de ses ouvrages, paru en 1959: «Vaste monde ma paroisse!».

Vers quel avenir courons-nous? Vers une pastorale uniforme, linéaire et indifférenciée?

Un autre bouleversement sème le trouble sur la carte pastorale: la disparition dans nos régions du clergé «indigène» d’origine rurale. Pendant des décennies, ces prêtres ont assumé l’essentiel des services pastoraux des villes. La campagne, autrefois païenne, venait au secours de la ville devenue païenne à son tour. Il serait facile d’analyser ce revirement dont les causes ne sont pas toutes religieuses. La défection du clergé rural a provoqué la venue de quelques clercs en provenance de l’est ou du sud pour colmater un tissu fortement fissuré. Mais ce ne sont là peut être que soins palliatifs et provisoires.

Vers quel avenir courons-nous? Vers une pastorale uniforme, linéaire et indifférenciée, répondant aux besoins d’un territoire qui ne connaît ni ville ni campagne? Vers une pastorale exclusivement attentive aux nouveaux regroupements de populations, quitte à laisser mourir dans l’ombre les petites communautés rurales tenues à l’écart de ces grands boulevards? Après avoir nourri les villes pendant près de deux siècles, les «paysans» vont-ils redevenir «païens», rustres et ignorants des choses de Dieu? Je ne sais si ce souci agite l’esprit et le coeur de nos planificateurs pastoraux. En tout cas, il m’émeut et m’interroge. Ce n’est pas seulement un devoir de justice, mais une obligation de charité de porter secours à ceux et celles qui nous ont appris à prier et qui vivent désormais autour d’un clocher qui ne les appelle plus à se rassembler.


Le frère Guy Musy, dominicain du couvent de Genève, est rédacteur responsable de la revue Sources.

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