Revue Sources

Autour de l’asile, les débats politiques sont très vifs et durs en Suisse. La récente révision de la loi sur l’asile au parlement l’illustre bien. En parallèle, des chiffres sur la petite et grande criminalité, en particulier sur le trafic de drogue sont publiés. La nationalité et le statut des auteurs de ces délits sont cherchés et analysés.

La barque serait-elle pleine?

Les évènements dans certains pays du sud provoquent des flux migratoires nouveaux et importants. Des liens se font et même des amalgames. On focalise sur tous ceux et celles qui ne correspondent pas au cadre légal et au statut de réfugié, que ce soit à leur arrivée ou durant la procédure. Ils devraient repartir.

Toutefois, la réalité n’est pas si simple. La cohabitation entre ces groupes et les résidants de ce pays est compliquée. La tendance dominante est de vouloir résoudre une partie des difficultés par de nouveaux durcissements des conditions d’octroi de l’asile.

Il est nécessaire de penser le rapport à l’autre d’un point de vue anthropologique, historique et surtout éthique.

N’est-ce pas une option réductrice et partielle? On ressent un malaise, de l’impuissance, de l’insécurité. On prend aussi conscience que les personnes qui ne sont ni citoyennes de pays de l’Union européenne ni très qualifiées n’ont que l’asile ou la clandestinité comme voies d’accès en Suisse. Notre tradition d’hospitalité est interpellée et même remise en cause.

Penser autrement

Je soutiens qu’une partie des difficultés dans le domaine de l’asile en Suisse diminuerait si nous déplacions le débat. Comment établir une politique juste envers tous les immigrants et les nations d’où ils proviennent?

Je propose une prise de hauteur et de recul. Il est nécessaire de penser le rapport à l’autre d’un point de vue anthropologique, historique et surtout éthique, tant à un niveau interpersonnel que collectif entre peuples et nations. Cette démarche éviterait une approche très fragmentaire de la réalité, en refusant de se concentrer sur tel ou tel groupe de migrants ou sur tel problème précis.

Je pars d’une conviction fondamentale et éthique: l’appartenance de tous les hommes et femmes à une commune humanité, tout en relevant que les conditions d’existence sont extrêmement différentes. Ces particularités sont dues au hasard du lieu de naissance et à sa date. Cette réalité est insuffisamment mise en évidence, à mon avis. Elle implique à la fois un rapport non-possessif et non-exclusif à la terre et au territoire, tout en admettant l’importance d’appartenir à une communauté ou à une nation. Cette appartenance doit permettre d’assurer la couverture des besoins fondamentaux, de s’humaniser par la parole et les échanges, de pouvoir trouver son identité singulière et particulière et de s’ouvrir à la diversité des personnes tant à l’intérieur de sa communauté que parmi les autres nations.

Ainsi, une grande cohérence doit être recherchée tant au niveau personnel que collectif dans les différents domaines du rapport à l’autre. L’enjeu est d’arriver à distinguer et articuler une politique migratoire, une politique d’asile, une politique d’intégration, une politique de développement et de coopération, une politique étrangère dans une politique envers les étrangers qui partagent notre commune humanité, mais qui sont différents de nous.

Une politique hospitalière et juste

Je préfère parler d’esquisse en raison de l’ampleur de la matière abordée, de l’approche personnelle développée, et des caractères évolutifs de la matière. Elle pourrait être affinée à l’avenir. Neuf axes forts, qui concernent les différents niveaux de relation et d’action avec les étrangers, peuvent être proposés pour orienter nos réflexions, nos engagements et nos choix de société:

Une politique envers les étrangers hospitalière et juste doit composer entre la conscience d’une appartenance commune à l’humanité et les limites des ressources disponibles.

Elle implique une cohérence entre les différents types d’échanges avec chaque pays, que ce soit au niveau des personnes ou des biens. Elle est confrontée à une grande diversité de populations présentant des attentes et des demandes plurielles.

Cette politique envers les étrangers est en tension entre un idéal de relations plus justes et des décisions pragmatiques à prendre.

Elle permet à chaque personne, quelle que soit sa provenance, d’avoir les mêmes chances pour être admise, puis pour obtenir l’accès à la citoyenneté et aux droits politiques qui en découlent.

Elle favorise une intégration par une reconnaissance sociale des apports des personnes étrangères dans les différents domaines et une reconnaissance juridique en accordant les droits sociaux. Elle développe au sein de la population, en particulier dans l’administration, une attitude hospitalière caractérisée par un respect de l’histoire et de la culture de la personne.

Elle privilégie l’accueil des migrants en danger grave et cherchant refuge. Dans le domaine spécifique de l’asile, une politique juste doit protéger les requérants contre l’arbitraire administratif; ils doivent être traités de manière équitable et avoir des possibilités de recours contre toute décision. Les requérants doivent être accueillis et socialisés de manière humaine durant le temps de la procédure et pouvoir jouir de l’essentiel des droits humains, y compris les droits culturels et même le droit au travail et à la formation dans la mesure d’un juste équilibre avec le marché du travail organisé.

Elle ne peut pas laisser volontairement dans une impasse et dans la durée des personnes déboutées de la procédure d’asile. Elle doit soit leur permettre une régularisation, soit développer avec eux un projet de retour ou de migration en créant des accords et des partenariats avec les pays concernés.

Elle accorde un statut juridique, de manière équitable, aux personnes sans autorisation de séjour établies depuis un certain temps et dotées d’un travail afin de régulariser une situation de fait.

Une nation, par ses différentes institutions publiques et civiles, doit apporter une contribution au développement durable des autres nations et peuples proportionnelle à sa taille et à sa richesse.

Cette politique envers les étrangers est en tension entre un idéal de relations plus justes et des décisions pragmatiques à prendre. Elle est donc sans cesse remise en question par des évènements sur le territoire et au niveau international. Elle admet une part d’impuissance et d’échecs face à l’immensité des flux migratoires et aux positionnements d’autres Etats, tout en privilégiant les droits fondamentaux de chaque personne.

Multiples défis

Cette esquisse doit naturellement être soumise à discussion et négociée dans l’espace publique. La réalisation concrète de chacun de ces axes est une tâche de grande ampleur et qui ne devrait pas s’arrêter. En effet, le rapport à l’autre, qu’il soit un individu, un groupe ou un peuple, est une caractéristique de notre être au monde. Que ce rapport à l’autre devienne hospitalier et juste est une responsabilité à exercer. Elle peut être assumée par toute femme et tout homme, quelles que soient leurs croyances.

La tradition judéo-chrétienne, le comportement de Jésus, un Dieu qui se révèle comme Juste et Hospitalier peuvent nourrir, convertir, guider et inspirer cette responsabilité personnelle et collective envers l’autre. Une réflexion éthique pourrait aussi être développée sur la responsabilité des personnes étrangères débarquant dans un nouveau pays, en prenant en compte la diversité de leurs parcours. 

[NDLR: Cet article reprend les grandes lignes d’un mémoire rédigé par Michel Racloz pour l’obtention d’un certificat en éthique du travail social, intitulé: « Une politique envers les étrangers hospitalière et juste. A quelle hauteur éthique se situe la Suisse?« .]


Michel Racloz, au terme d’une formation en politique sociale et en théologie, fut animateur socioculturel, puis responsable du département « Solidarité » de l’Eglise catholique du canton de Vaud. Actuellement, il est délégué du Vicaire Episcopal dans ce même canton.

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