Revue Sources

Amartya Sen, économiste indien, vivant aux USA et en Grande Bretagne, récompensé en 1998 par un prix Nobel pour ses travaux sur les famines aux Indes et sur l’économie du bien-être. Jean-Michel Bonvin a rédigé pour Sources la recension d’un de ses principaux ouvrages: L’idée de justice.

L’Idée de justice d’Amartya Sen, paru en 2009 , résonne comme un ouvrage bilan, où il synthétise les réflexions menées depuis plusieurs décennies sur la question de la justice sociale. Ses réflexions posent des jalons importants qui peuvent aider à (re-)penser cette question dans le contexte contemporain.

Dans ses écrits antérieurs comme dans cet ouvrage de synthèse, Amartya Sen refuse de développer une théorie complète de la justice qui spécifierait exhaustivement les institutions d’une société juste et garantirait ainsi l’émergence d’une telle société. Son propos est à la fois plus complexe et plus modeste.

A la croisée de l’individu et de l’instituion

Plus complexe, parce qu’il souligne la nécessité de contextualiser les questions de justice: il ne s’agit en effet pas de trouver une formule de justice unique (ou transcendantale selon ses termes) qui pourrait s’appliquer à toutes les sociétés. Amartya Sen ne cherche pas à prendre de la hauteur ou à s’abstraire de la réalité sociale pour définir le bien commun depuis une tour d’ivoire philosophique ou à l’abri d’un voile d’ignorance (cher à John Rawls); il part au contraire des situations d’injustice telles qu’elles peuvent être observées et se demande comment y remédier le mieux possible.

Ce sont les situations concrètes dans leur complexité et leur multi-dimensionnalité qui constituent son point de départ

Il s’inscrit ainsi dans une perspective comparative dont le but n’est pas d’aboutir à un consensus sur des principes abstraits ou de réfléchir à ce que devrait être une société juste et aux institutions qu’il faudrait mettre en place pour y parvenir, mais de voir comment réduire les injustices existantes au moyen de solutions ancrées dans le vécu concret des personnes. Ce sont donc les situations concrètes dans leur complexité et leur multi-dimensionnalité qui constituent son point de départ: une personne en situation de handicap n’a pas les mêmes besoins ou attentes qu’un demandeur d’emploi valide ou qu’une mère de famille souhaitant reprendre une activité professionnelle. La question de la justice doit donc être posée différemment selon les situations individuelles considérées.

D’autre part, Sen rappelle constamment que les questions de justice ne relèvent pas d’un traitement exclusivement institutionnel et qu’elles doivent aussi prendre en compte les comportements, les préférences, les aspirations, etc. des individus: ceux-ci ne peuvent donc pas se dédouaner sur des institutions qui seraient envisagées, à elles seules, comme les garantes de la société juste.

Bref, la complexité émane chez Sen de deux sources complémentaires: tout d’abord la question de la justice ne se résume pas à une formule institutionnelle, si tentante que soit cette voie; ensuite elle doit prendre en compte la capacité d’action d’individus qui ne sont pas entièrement déterminés par leur environnement institutionnel. Cela ne signifie évidemment pas que les institutions ne comptent pas, mais que c’est à la croisée des individus et des institutions que se pose et doit se résoudre autant que possible la question de la justice sociale.

Artisan de la justice sociale

Plus modeste, car Sen n’est pas, on l’aura compris, un architecte de sociétés parfaitement justes, mais plutôt un artisan de justice. Ce qu’il convient d’«égaliser» chez lui, ce ne sont pas les revenus ou conditions matérielles (revendication caractéristique des approches qu’il qualifie de ressourcistes), ce n’est pas non plus la somme des utilités ou des plaisirs (dans une optique utilitariste), mais c’est l’autonomie des personnes ou ce qu’il appelle leur capabilité, c’est-à-dire leur liberté réelle de mener la vie qu’elles ont des raisons de valoriser. Il conviendrait ainsi que chacun puisse disposer d’autant de liberté que possible de mener la vie de son choix.

C’est l’autonomie des personnes ou ce qu’il appelle leur capabilité

Cette question de l’autonomie est très complexe: elle exige de prendre en compte les préférences ou aspirations des individus, tout en soulignant que ces préférences ne sont pas également légitimes et ne peuvent donc pas toutes requérir la mise sur pied d’un soutien institutionnel adéquat. Il s’agit donc de discriminer entre les préférences acceptables (celles qui seront soutenues par la société) et les autres (qui relèvent dès lors de la responsabilité individuelle).

Un critère est ici introduit par Sen, celui de la démocratie ou du débat public. Dans son esprit, seules les préférences individuelles qui passent le test du débat public devraient bénéficier d’un support institutionnel. Les philosophes politiques, si brillants soient-ils, ne peuvent se substituer aux acteurs du débat public pour décider des objectifs et des modalités de la justice sociale. Celle-ci relève au premier chef de la démocratie délibérative qui permet d’identifier les préférences ou aspirations individuelles devant être soutenues par la collectivité et d’« écarter » les autres – par exemple les préférences dispendieuses (faire du surf à Hawaii).

Ce critère démocratique a une autre conséquence cruciale: c’est que la justice sociale, son contenu, ses modalités, etc. ne sont pas figés, mais qu’ils évoluent au fur et à mesure du débat démocratique. La question de la justice sociale est donc toujours à remettre sur le tapis, à repenser à frais nouveaux.

Selon Sen, chacun d’entre nous, suivant son expérience de vie, sa position sociale, etc. a un point de vue différent sur la société et ce que devrait être une société juste

Un concept fondamental dans cette optique est celui d’objectivité positionnelle: selon Sen, en effet, chacun d’entre nous, suivant son expérience de vie, sa position sociale, etc. a un point de vue différent sur la société et ce que devrait être une société juste. Ce point de vue est doté d’une objectivité non pas absolue, mais positionnelle, c’est-à-dire liée à la position occupée par la personne. Au même titre que deux personnes observant un objet sous un angle différent en ont une vision objective, mais partielle (c’est-à-dire liée à leur position géographique), deux personnes occupant des positions sociales différentes, avec des expériences propres, etc. peuvent également formuler un point de vue objectif mais partiel sur la société et la question de la justice sociale. Tous ces points de vue partiels ou objectivités positionnelles ont vocation à s’exprimer dans le débat démocratique, car chacun peut amener des informations propres qui ont légitimement leur place dans le processus de décision collective.

S’il n’y a pas de formule de la société juste chez Sen, ni de théorie complète de la justice, il n’en reste pas moins que la société la plus juste possible est celle qui fait place et qui entend la variété des points de vue ou objectivités positionnelles. Il y a là, me semble-t-il, une voie stimulante pour la poursuite de la justice: loin de chercher à imposer mon point de vue sur ce que je pense juste, il me faut promouvoir la possibilité pour tous les membres d’une société donnée (et plus particulièrement les plus défavorisés parmi eux, c’est-à-dire celles et ceux qui sont exclus du débat démocratique et ne parviennent pas à y faire représenter leurs points de vue) de participer au débat démocratique sur les questions de justice sociale. Le silence, nous dit Sen, est le pire ennemi de la justice sociale et cela vaut au premier chef pour les catégories les plus défavorisées qui sont aussi souvent les plus silencieuses.

Une telle conception de la démocratie, où chacun d’entre nous est appelé à devenir artisan de justice, ne se réduit évidemment pas aux arènes parlementaires. Elle devrait selon Sen englober tous les espaces de décision collective (l’entreprise, les associations, les syndicats, mais aussi la famille, etc.) avec la visée, répétons-le, non pas de découvrir la formule définitive de la justice sociale, mais de progresser autant que possible vers une société plus juste et plus soucieuse du développement des capabilités de ses membres.


Jean-Michel Bonvin est Professeur à la Haute école de travail social et de la santé – éésp – Vaud. Il est l’un des membres fondateurs du Centre d’études des capabilités dans les services sociaux et sanitaires (CESCAP). Il a notamment mené ses travaux dans le champ des politiques sociales, de la sociologie du travail et des théories de la justice.

 

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